Rafale n° 2

Céline. Un mot très célinien : "imminent". Bien sûr, c'est toujours la catastrophe qui est imminente, ou la mort, ou le lynchage, la pulvérisation. Dans le Voyage : "l'imminence de l'abattoir". Et cet emploi inédit, voire incorrect, parfaitement expressif, et on ne peut plus clair : "on devenait agressif, imminent à mon égard" (volupté littéraire !!!). Avec les Henrouille : "on me semblait toujours en imminence de se supprimer une fois pour toutes, les uns les autres" (très beau aussi, construction pas vraiment incorrecte, mais bien bousculée). Dans Mort à crédit, la mer est démontée : "La tragédie est imminente ; il faut pas en perdre une bouchée..." (”une bouchée de tragédie”, quel magnifique culot !)


*****


Perros : "Dès qu’un homme ressent l’éternité, l’instant se décroche du clou." -> Spinoza, Jacob Boehme... 


*****


Mises en scène "modernes", "modernisantes". Je suggère (mais peut-être l'a-t-on déjà fait), de changer une lettre dans Le Malade imaginaire. Au lieu de faire dire à Argan : "Il ne faut point dire Bagatelles !", lui faire dire : "Il ne faut point lire Bagatelles". Cela montrerait de façon éclatante combien Molière est "moderne", et combien nous, gens de théâtre, sommes vigilants quant au retour de la bête immonde !


*****


Les mises en scène actuelles sont presque toutes irregardables. Mais cela ne signifie pas pour autant que les mises en scène dites classiques, réputées, soient sans défaut (comme quoi je ne suis pas absolument réac !). Exemple : Les Femmes savantes, comédie Française, années 60 ou 70. Quelques bons aspects, mais des pans entiers désastreux. Le dialogue d’ouverture, cette merveille, massacré. Des acteurs inadaptés, des mimiques idiotes, outrées, un rythme de parole absurde, des jeux de scène stupides (et bruyants, on n’entend plus le texte, mais ce n'est plus très grave...) ; de toute façon la prise de son, ou l’acoustique, sont calamiteuses. Les accessoires (comme si Molière avait besoin d’accessoires !) lourdement redondants avec le texte. Etc. etc. Preuve que, dans la "tradition", il y a un tri à faire, et soigneux ! Michel Bouquet en Tartuffe, oui, mille fois oui. 


*****


Approximation. Tous les journalistes accablent M. Rutte d’avoir ”appelé” Trump ”Daddy”. Même un ministre l’a formulé ainsi. Or la réalité a été assez différente : Rutte a, en parlant avec Trump, comparé son interlocuteur à un ”Papa”, un ”Daddy” qui vient remettre de l’ordre entre les gosses turbulents. C’était une comparaison, une analogie ; et c’était déjà assez bas pour qu’il fût inutile d’en rajouter. Evidemment, Rutte appelant directement Trump ”Papa”, Rutte en culottes courtes et cerceau, c’est une scène de comédie grotesque, qui plaît aux média, et qui épargne d’avoir à rappeler la (mince) distance mise par Rutte. Qui épargne en somme d'être honnête. Le journaliste adore forcer le trait, car relater précisément ce qui s'est passé : c'est long, c’est compliqué et c'est moins percutant. Malheur à l'auditeur attentif, qui a un peu (un tout petit peu) de mémoire) : il sait très vite que ce qu'on lui dit est "arrangé", redisposé pour être, comme on dit plus "sexy", plus "vendeur".


*****


Pensées (non philosophies) du soupçon. Pour elles, une idée n’est pas à critiquer dans sa cohérence, mais à dénoncer dans son origine. C’est pourquoi ce sont des anti-philosophies (on a le droit d’être anti-philosophe). Marx, origine sociale ; Freud, origine libidinale, Nietzsche origine physiologique (santé, fatigue). Mais il n'y a pas que la classe, la névrose et la santé. Toute pensée éclôt dans des conditions, des circonstances, qui peuvent l’orienter, la colorer : elle éclôt dans l’histoire, on l’a beaucoup (beaucoup trop) dit ; mais aussi dans la géographie ; mais aussi dans un âge (jeune ou vieux), dans un milieu - urbain ou rural, industriel ou artisanal ; à un moment (le matin ou le soir (Nietzsche et Valéry ont noté ceci) ; après un repas ou l’estomac libre (ou creux, ce qui est différent) ; dans le confort ou l’inconfort (dans un bureau ou dans le métro) ; stressé ou cool ; sexuellement satisfait ou frustré (Freud n’a guère considéré le moment particulier dans le facteur sexuel qui influe sur les pensées) ; pour un colloque universitaire ou pour le plaisir (c’est très différent !) ; taraudé par des soucis d'argent, ou de divorce, etc., ad infinitum. Il faudrait comme Leibniz considérer la pensée comme un point, sans dimension, parfaitement un, mais qui est aussi, et en même temps, le point de concours d’une infinité de droites (ici, d’une infinité de paramètres, de conditions, de déterminations possibles). Selon les époques, on souligne la classe, ou la race, ou le muscle, on en fait LE facteur déterminant, et on oublie le reste. (Taine, au moins proposait un trépied  "La race, le moment, le milieu", mais il n'est pas envisageable de le mentionner). 


*****


Le vocabulaire médiatique. Simplificateur à l’extrême, le plus souvent. Mais aussi, de temps à autres, inutilement compliqué, parce qu’il y a des grands mots qui font bien, qui font intelligent, qui font celui qui a fait des études. On dit ”pédagogie” pour ”explication, ”méthodologie” pour ”façon”, ”différentiel” pour ”différence”, "minimaliste" pour "petit", "temporalité" pour "temps", ou "durée", ou "moment" (peu importe) Il faudrait faire un glossaire : "ne dites pas... dites...". Et aussi, outre ce snobisme qui est pathétique tant il est minable, ces grands mots, ces longs mots laissent le temps de se demander ce qu’on va bien pouvoir dire ensuite, car on a attaqué sa phrase sans savoir où on allait ; ça laisse un répit. Un "j'aurais envie de dire...", ou un (très antiphrastique) "très concrètement..."


*****


Titre pour un article sur Valéry et la création artistique : ”Battre la semelle” : l’impatience, le temps mort, l’ennui, suscitent des réactions nerveuses pas du tout figuratives (sinon en tant que décalquées des rythmes internes du corps) pour que le temps soit un peu vivant, intéressant.


*****


Une grotte entièrement obscure ; essayer de faire jaillir une étincelle qui, une fraction de seconde, éclairerait les grandes lignes, les perspectives, l'ensemble. Très différent de la recherche universitaire qui cnsiste à palper soigneusement chaque pouce de la paroi, puis en faire le relevé, dans l'espoir de cartographier le tout. Deux façons d'arriver au tout. Sans la première, la seconde est infiniment morne, et presque totalement stérile. 


*****


[au risque de me répéter, mais en lien avec la note précédente] 

Il y a une formule de Gide (Journal, où ?) disant approximativement : Il n'y a pas de montagne si escarpée pour laquelle on ne puisse trouver des chemins moins abrupts pour la gravir. Cela me semble l'essentiel du rôle du professeur, surtout de philosophie : pour introduire à un système ardu, trouver un exemple littéraire, ou tiré du quotidien, qui fasse sentir le mode de pensée qui se déploie conceptuellement dans le système rebutant. Un vers de La Fontaine peut être parfaitement leibnizien, un autre peut constituer une voie d'accès à la phénoménologie hégélienne. Le bon professeur de philosophie doit aider à mettre le pied à l'étrier, éventuellement grâce à un escabeau. Au moins le découragement sera-t-il conjuré, et l'énergie pour s'attaquer au système lui-même sera fournie par cette initiation, par une aperception globale (esquissée) qui sera à la fois boussole et carburant pour l'étude. Mais pour procéder ainsi, il faut d'abord que le professeur lise autre chose que Hegel et Leibniz, qu'il parcoure la culture dite "générale" avec une veille interne qui fasse tinter une alerte du genre "tiens, cela pourrait introduire à... Schopenhauer..." (p. ex. Le Piège, de Richepin, illustration parfaite de Schop.). Par cette "méthode", on ne peut pas tout, mais on peut beaucoup, et surtout épargner le découragement. S'attaquer de but en blanc à la Critique de la raison pure ou à la Phénoménologie de l'Esprit est un sûr moyen d'abandonner, dans l'amertume. 


*****


J'avais jadis, osé des appréciations sur des interprétations de L'oiseau prophète de Schumann. Parmi les excellentes, j'ajouterai celle de Marc-André Hamelin, à Séoul, en public (2024) [la plateforme porte le curieux nom de TomatoClassic, mais le graphisme du logo est très réussi...]


*****


Perros : "On applaudit. Puis on s’applaudit d’applaudir". 

Très juste ; du Ph. Muray en une formulation plus classique. J'y ajouterai le complément que je suppose A. Finkelkraut y apporterait volontiers : "On hue, et on s'applaudit de huer."



Rafale n° 2

Céline . Un mot très célinien : "imminent". Bien sûr, c'est toujours la catastrophe qui est imminente, ou la mort, ou le lynch...