Rafale n° 4


Serres sur Canalacadémie (date oubliée) : bien des choses qu'il dit sont certes intéressantes. Mais souvent, ce n'est pas original, même s’il est bon de le redire (donc c'est bien qu'il le dise, mais il ne faut pas l'en créditer excessivement). En outre, son ton est insupportable de bonhomie affectée, de méridionalisme affiché. Enfin, pour un agrégé docteur en philosophie, dire "pour Aristote, l'essence du spectacle, c'est la terreur et la pitié", c'est un raccourci un peu désinvolte, passablement imprécis en au moins deux points (ce qui est beaucoup en une ligne) : ”essence” et ”spectacle”. Un étudiant de deuxième année aurait dit : ”finalité” et ”tragédie”. Le pervers de la chose réside en ceci : il dit des choses assez justes et intéressantes, il est pédagogue, mais aussi démagogue ; en tant que démagogue, il a une audience très vaste et très peu compétente, qui lui prête la paternité d'idées qu'il reprend ; on en fait un oracle, alors que c'est un vulgarisateur donc, souvent, un ”approximateur”. 


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Credo, crédit, créneau.


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On réclame des moyens alors qu'il faudrait exiger des fins.


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Simple, mais très réussi (et vachard !) (? car vachard ?) : Guimard (Rue du Havre) : [une grosse femme] "Les cheveux pendaient sur les yeux, les yeux sur les joues, les joues sur le cou, la gorge sur le ventre, le ventre sur les cuisses. Cette énorme masse de chair dont tous les plans étaient décalés vers le sol donnait l'impression de fondre.


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Selon Alquié, un philosophe se juge 1/ à ses cours 2/ à ses livres 3/ à ceux qu'il a fait entrer à l’Université. Les cours : en tant que tels, ils ne sont pas évaluables puisque évanescents (et il ne faut pas trop compter sur la vigilance et la compétence de l’auditoire). 2/ Ses livres : Alquié suppose, en Professeur de Sorbonne de jadis, qu’un professeur publie ce qu’il veut, comme il veut, qu’il n’y a pas d’obstacle chez les éditeurs. Chaque cours donne lieu à une publication, ce qui reporte le jugement problématique sur les cours à un jugement sur leur version éditée. 3/ Ceux qu’il fait entrer à l’Université : de fait, le mandarin désigne toujours plus ou moins son dauphin, même si les formes ont bien changé depuis lors (les mots aussi : on ne dit plus ”mandarin”). Sans compter que le vivier de successeurs n’est pas forcément riche, et n’est que très partiellement lié à la qulité de l’enseignement du prof. Paradoxe :Alquié lui-même, un des meilleurs de sa génération, à la fois en histoire de la philosophie et en ”philosophie générale”, esprit éminemment universitaire au meilleur sens du terme (éblouissant de rigueur et de sobriété), modèle du grand professeur, est entré à la Sorbonne de façon pour le moins… dérogatoire. 


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Marxisme cafard et eschatologique : Convaincu d'avoir lourdement menti sur les "succès" de l'URSS, le leader s'excuse en cette formule devenue historique : "il ne faut pas désespérer Billancourt". Il s'accuse en somme d'être charitable avec ceux qu'il trompe... . Mélange de "il ne faut pas scandaliser les simples", et "ne soyez pas comme les païens qui n'ont pas d'espérance". Il faut se duper et duper les autres, d'une duperie sans faille. Le remède est mortel, mais n'ayez pas la cruauté de le dire à ceux qui croient en lui, qui sont prêts à se battre pour lui ; qui seront prêts un jour à tuer pour lui... 


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Enseignement supérieur, anciennement supérieur.


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Il n'y a pas, pour une œuvre musicale, un bon tempo et un seul. Ce qui importe, dans certaines limites d'accélaration ou de ralentissement, c'est de corréler le tempo et le caractère qu'on entend donner à l'interprétation ; tel tempo pour tel galbe, pour tel phrasé (mais aussi, pour tel orchestre ; l’âge moyen peut avoir son rôle).


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Il n'y a pas, pour l'édition d'une œuvre littéraire, une bonne manière d'annoter et une seule. On destine son propos à un certain public, selon la collection, le prix, la présentation, etc. On esquisse un public virtuel dont les connaissances supposées, ou probables, demandent ou non une note. Mais il arrive que l'éditeur d'un Pléiade nous signale que Yosemite est un grand parc naturel des USA, négligeant de nous signaler l'importance de ce mot dans ce contexte. On a vu aussi un best of Huysmans supposant que les lecteurs de cet auteur difficile manquaient de connaissances de base… Amusant aussi est l'équivalent médiatique : qu’au journal de 20h on nous rappelle après 4 ans de guerre que Kiev est la capitale de l'Ukraine, ou ce que signifie le sigle "MAGA", passe à la rigueur, mais  "rappeler" le sens de ce sigle à un auditoire qui écoute une émission d'une heure uniquement consacrée à la politique américaine... 


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L'Europe n'a pas de projet, pas de politique, pas de puissance. Donc en réalité, elle n'existe pas ; alors on masque cela par la multiplication tatillonne des décrets, directives, paperasses à l'infini. Parallèle exact avec l'Université (les labyringthes de l’évaluation…). Et avec Lévi-Strauss à propos du dodécaphonisme : un navire où l'on applique avec la plus extrême exactitude l'étiquette militaire, précisément parce que l'on n'a pas de direction où aller. On masque l'absence de l'essentiel par la démultiplication du secondaire, de l'inutile, qui se retrouve avoir une utilité comme masque. On agit beaucoup, cela prouve qu'on existe. Cf. l’ancienne formule ”Dans l’armée, on ne fait rien, mais on le fait à l’heure !”


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En principe (c’est-à-dire : selon moi) un livre s’éprouve et s’apprécie par lecture muette, personnelle. Le livre lu par un acteur doit en principe être considéré comme une interprétation singulière, plus ou moins réussie, mais une interprétation (cf. Dickinson : ”A Pen has so many inflections and a Voice but one”). Or il arrive qu’une lecture à haute voix révèle une façon de lire qu’on n’avait pas su adopter par soi-même, et donne ainsi accès à un auteur. Une expérience personnelle qui ne laisse pas de m’étonner : je ne connaissais pas Hrabal, j’ai essayé  Une trop bruyante Solitude, que j’ai trouvé illisible ; ça ne marchait pas - pas du tout. Mais j’ai eu raison d’insister, et j’ai été ”éduqué” par la lecture en CD de Denis Wetterwald, qui m’a permis de goûter, et même d’adorer ce livre. La solitude dans la lecture sans bruit n’est donc pas toujours la meilleure conseillère. Désormais, si je ne suis pas un inconditionnel de Hrabal (il y a des titres pour lesquels j’attends encore un mentor), je me régale avec une bonne part de sa production. 


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Une des plus belles choses de la littérature française :  La Fontaine, Psyché :

J'aime le jeu, l'amour, les  livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique.


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Dans une œuvre assez étrange (Shchedrin : Double Concerto "Romantic Offering" for Piano and Cello) une chose encore plus étrange : Argerich et une tourneuse de pages qui semble être Argerich il y a 50 ans... ! (la capture d'écran pourrait être meilleure). Sujet pour une nouvelle fantastique. 





Rafale n° 3


Langage. Ce n'est pas que j’accorde par principe ma confiance aux gens qui parlent un bon français ; mais je me méfie de ceux qui parlent un français dégradé (comme l’air ambiant). C’est mauvais signe, car un bon ouvrier doit avoir de bons outils, et les soigner, les dorloter. Et le français relâché (qui en arrive à ne plus être du français, bien qu’il n’y ait pas de frontière précise) le français relâché, donc, permet toutes sortes d’approximations, ambiguïtés, interprétations douteuses, qui interdisent tout sérieux dans la transmission et a fortiori dans l’interprétation. On ne finit pas ses phrases, on jette les adjectifs dans le désordre, on assimile subjonctif et indicatif, futur et imparfait ; on parsème son propos (voire on le tisse) d’allusions à des chansons, à des films supposés ”cultes” ; on multiplie l’argot et le néologisme, l’anglicisme bancal, la citation fausse, tronquée, attribuée à tort. On crée le flou, on établit le douteux (dans les deux sens : indécis, mais aussi suspect). Et, surtout, on se garde bien de dire ce qu’on dit, en criblant le propos de modalisateurs qui suggèrent tous : ”je dis cela, mais ce n’est pas très précis, c’est une façon de parler”. Ce faisant, on crée un écran de fumée avec des ”jveux dire”, ”on pourrait dire”, ”j’ai envie de dire”, ”on dira”, ”j’ai failli dire”, ”j’aurais presque envie de dire”, ”quelque part”, ”un tout petit peu”, etc. etc. Dont le merveilleux et très juste résumé est le célèbre ”jdiça, jdirien !” Sauf qu'on dit pire que rien : on augmente la confusion. Assez souvent, on dit le contraire de ce qu’on voulait dire, mais on suppose semble-t-il que l’auditeur traduira. L’inconvénient, c’est que sur de telles bases, et en des propos de même farine, on va exposer et commenter les problèmes du monde, les guerres, en des infinis émiettements de nuances sans portée, qui ont la vertu de faire durer indéfiniment des ”débats” qui seraient réglés en deux lignes nettes, avec des mots et des constructions ayant un sens clair. Mais ce serait une catastrophe pour les média qui vivent de l’indistinction même de cette rumeur. Chaos, bourbier sémantique et syntaxique d’où émerge (régal sans pareil pour le désabusé ! somptueuse dénégation !) le rappel sempiternel et moralinisateur de Camus : ”Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.”


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Langage : ”Géorgie” : que ce soit l'état du Caucase ou l'état des USA, on met un accent aigu et donc on prononce en 3 syllabes. Exemple : "Désolé, jpeux pas ; ce soir Géorgie !"

Langage : On ”doit dire ”c’est pain bénit" et ”non C’est du pain bénit", et encore moins ”c’est du pain béni.”

Langage : ”cantatrice”, ne se dit plus : ça stigmatise celles qui ne le sont pas. Il n’y a plus que des ”chanteuses”, de Sheila à Kathleen Ferrier.


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Chats. Commentaires (en excellent français) d’un.e auditeur.trice de Youtube, à propos de Symphonies de Haydn :  1/ la Symphonie n° 3 : ”Une musique légère et chantante, baignée de lumière. Elle glisse dans l’air avec une douceur qui effleure à peine l’oreille. Mes chats, éveillés par cette vibration, se mettent à courir derrière elle, comme si la musique avait une queue à attraper.”  2/ la symphonie ”La Surprise” : "Mes chats apprécient toujours la musique orchestrale et instrumentale de Franz Joseph Haydn et écoutent souvent ses œuvres. Ils ont vécu une expérience inédite avec la « Symphonie Surprise », où ils ont manifesté un étonnement partagé lors du fortissimo du deuxième mouvement. Habitués à cette fantaisie musicale, ils y répondent désormais par des sauts verticaux synchronisés. Il semble que ce comportement soit devenu peu à peu une sorte de rituel leur permettant d'interagir avec la symphonie.


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Brièveté. Perros évoque souvent la forme brève, inachevée (forme peu formelle) qui est dans sa manière. Il dit très joliment : écrire ”sur le pouce”. Car ”On ne commence un travail de longue haleine qu’avec la certitude de ne pas être dérangé.” Cela me fait songer à l’influence des conditions sociales sur la forme littéraire. Aux USA, on connaît bien la figure du romancier débutant, désargenté, qui doit travailler dur pour gagner sa vie, aller de petit boulot en job minable, et n’a que très peu de temps et de fraîcheur pour écrire (exemple type : Carver). Il fut un temps où la forme brève, aphoristique, était liée à une vie aristocratique (maximes de La Rochefoucauld) où l’on dédaignait de détailler (Le vrai sire châtelain, etc…), où on laissait les gros volumes aux érudits laborieux – ou les romans interminables aux femmes  éperdues de fiction chevaleresque. Mais la brièveté d’un Carver (ou autres) n’est pas la compendiosité dense du moraliste, très brève, mais très complète, parfaite quant au fond et quant à la forme. Chez l’Américain impécunieux, on a une écriture lacunaire, allusive, une esthétique de l’incomplet. Une tranche (et non une épopée) de vie (et non de sagesse). Souvent d’ailleurs, le poème se substitue même à la nouvelle, car plus bref encore, s’écrivant sur le genou. 


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Il y a parfois chez Perros des phrases magnifiques, galbées, son et sens, qui remplissent admirablement la bouche, qui méritent d’être savourées à voix haute - per os. Rappel : "Ce soir, je regardais Paris faire naufrage à mes pieds, mourir doucement au rythme capricieux des mille et mille scintillements de sa coque gonflée d’hommes."


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Sujets. Bonne nouvelle : il n'y a plus de "problèmes", plus d' "événements", il n'y a que des "sujets". Non pas des sujets d'inquiétude ni de réflexion. Mais des "sujets" susceptibles de donner lieu à un article ou à un reportage. Le tri se fait entre ce qui est formatable selon les canons médiatiques et ce qui ne l'est pas (= ce qui demanderait explication précise, et ne donnerait pas lieu à un micro-trottoir). Ce qui n'empêche pas les commentateurs et les politiques de faire sans cesse des "hors-sujet", car, ici, "sujet" signifie "la question posée" (comme un "sujet de bac", ou un "sujet de dissertation". Répondre à côté de la question n'est nullement répréhensible, tant qu'on reste dans le cadre du "sujet" au sens journalistique. De toute façon, que la réponse soit hors-sujet, tout le monde s'en moque puisque personne ne s'en aperçoit.


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Souvenir. UFR de Philosophie, début 2° semestre fév 2010 ; 1° cours de deuxième année. Au premier rang, un gars, assez costaud, l'air plutôt sportif, avec un T-shirt jaune vif, imprimé d'un gros panneau de signalisation, genre de ceux qui représentent des kangourous en Australie. Mais là, stylisé, on y voit un homme qui encule le kangourou. J'ai été un instant perplexe, et puis je me suis dit : c'est normal, c'est l'Université. 


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Montherlant  : "De rire en rire, jusqu'où ne descend-on pas ?" (Essais, Pléiade p. 1269). 


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Quand une émission de radio de qualité se déroule en public, la qualité baisse toujours ; de façon plus ou moins spectaculaire, mais toujours. Les participants sont enclins à faire des blagues, à "mettre les rieurs de leur côté", à disloquer leur propos. L'un (j'ai la charité de gommer les noms) fait le petit marquis ; l'autre fait de l'humour ; d'autres, qui, en studio, plaisantent, en public, sont à la limite de la "déconne". Cela me fait songer qu'à l'Assemblée nationale, quand on a mis des caméras en commissions, le sérieux et l'utilité se sont effondrés illico, au profit de "numéros" destinés, non aux députés, mais aux téléspectateurs. On ne parle plus à celui à qui on s'adresse, mais on cligne de l'œil sans cesse vers le public, réel ou possible. La foule avilit par la simple pensée de sa présence. 


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On ne voit jamais un homme politique remettre à sa place un journaliste insolent, qui lui pose des questions en termes tendancieux, qui lui coupe la parole (on coupe la parole au président de la République ; pourquoi un gosse ne couperait-il pas la parole à son instit ?), le politique doit faire celui qui n'a rien remarqué. Qui a le pouvoir ? 



Rafale n° 2

Céline. Un mot très célinien : "imminent". Bien sûr, c'est toujours la catastrophe qui est imminente, ou la mort, ou le lynchage, la pulvérisation. Dans le Voyage : "l'imminence de l'abattoir". Et cet emploi inédit, voire incorrect, parfaitement expressif, et on ne peut plus clair : "on devenait agressif, imminent à mon égard" (volupté littéraire !!!). Avec les Henrouille : "on me semblait toujours en imminence de se supprimer une fois pour toutes, les uns les autres" (très beau aussi, construction pas vraiment incorrecte, mais bien bousculée). Dans Mort à crédit, la mer est démontée : "La tragédie est imminente ; il faut pas en perdre une bouchée..." (”une bouchée de tragédie”, quel magnifique culot !)


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Perros : "Dès qu’un homme ressent l’éternité, l’instant se décroche du clou." -> Spinoza, Jacob Boehme... 


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Mises en scène "modernes", "modernisantes". Je suggère (mais peut-être l'a-t-on déjà fait), de changer une lettre dans Le Malade imaginaire. Au lieu de faire dire à Argan : "Il ne faut point dire Bagatelles !", lui faire dire : "Il ne faut point lire Bagatelles". Cela montrerait de façon éclatante combien Molière est "moderne", et combien nous, gens de théâtre, sommes vigilants quant au retour de la bête immonde !


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Les mises en scène actuelles sont presque toutes irregardables. Mais cela ne signifie pas pour autant que les mises en scène dites classiques, réputées, soient sans défaut (comme quoi je ne suis pas absolument réac !). Exemple : Les Femmes savantes, comédie Française, années 60 ou 70. Quelques bons aspects, mais des pans entiers désastreux. Le dialogue d’ouverture, cette merveille, massacré. Des acteurs inadaptés, des mimiques idiotes, outrées, un rythme de parole absurde, des jeux de scène stupides (et bruyants, on n’entend plus le texte, mais ce n'est plus très grave...) ; de toute façon la prise de son, ou l’acoustique, sont calamiteuses. Les accessoires (comme si Molière avait besoin d’accessoires !) lourdement redondants avec le texte. Etc. etc. Preuve que, dans la "tradition", il y a un tri à faire, et soigneux ! Michel Bouquet en Tartuffe, oui, mille fois oui. 


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Approximation. Tous les journalistes accablent M. Rutte d’avoir ”appelé” Trump ”Daddy”. Même un ministre l’a formulé ainsi. Or la réalité a été assez différente : Rutte a, en parlant avec Trump, comparé son interlocuteur à un ”Papa”, un ”Daddy” qui vient remettre de l’ordre entre les gosses turbulents. C’était une comparaison, une analogie ; et c’était déjà assez bas pour qu’il fût inutile d’en rajouter. Evidemment, Rutte appelant directement Trump ”Papa”, Rutte en culottes courtes et cerceau, c’est une scène de comédie grotesque, qui plaît aux média, et qui épargne d’avoir à rappeler la (mince) distance mise par Rutte. Qui épargne en somme d'être honnête. Le journaliste adore forcer le trait, car relater précisément ce qui s'est passé : c'est long, c’est compliqué et c'est moins percutant. Malheur à l'auditeur attentif, qui a un peu (un tout petit peu) de mémoire) : il sait très vite que ce qu'on lui dit est "arrangé", redisposé pour être, comme on dit plus "sexy", plus "vendeur".


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Pensées (non philosophies) du soupçon. Pour elles, une idée n’est pas à critiquer dans sa cohérence, mais à dénoncer dans son origine. C’est pourquoi ce sont des anti-philosophies (on a le droit d’être anti-philosophe). Marx, origine sociale ; Freud, origine libidinale, Nietzsche origine physiologique (santé, fatigue). Mais il n'y a pas que la classe, la névrose et la santé. Toute pensée éclôt dans des conditions, des circonstances, qui peuvent l’orienter, la colorer : elle éclôt dans l’histoire, on l’a beaucoup (beaucoup trop) dit ; mais aussi dans la géographie ; mais aussi dans un âge (jeune ou vieux), dans un milieu - urbain ou rural, industriel ou artisanal ; à un moment (le matin ou le soir (Nietzsche et Valéry ont noté ceci) ; après un repas ou l’estomac libre (ou creux, ce qui est différent) ; dans le confort ou l’inconfort (dans un bureau ou dans le métro) ; stressé ou cool ; sexuellement satisfait ou frustré (Freud n’a guère considéré le moment particulier dans le facteur sexuel qui influe sur les pensées) ; pour un colloque universitaire ou pour le plaisir (c’est très différent !) ; taraudé par des soucis d'argent, ou de divorce, etc., ad infinitum. Il faudrait comme Leibniz considérer la pensée comme un point, sans dimension, parfaitement un, mais qui est aussi, et en même temps, le point de concours d’une infinité de droites (ici, d’une infinité de paramètres, de conditions, de déterminations possibles). Selon les époques, on souligne la classe, ou la race, ou le muscle, on en fait LE facteur déterminant, et on oublie le reste. (Taine, au moins proposait un trépied  "La race, le moment, le milieu", mais il n'est pas envisageable de le mentionner). 


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Le vocabulaire médiatique. Simplificateur à l’extrême, le plus souvent. Mais aussi, de temps à autres, inutilement compliqué, parce qu’il y a des grands mots qui font bien, qui font intelligent, qui font celui qui a fait des études. On dit ”pédagogie” pour ”explication, ”méthodologie” pour ”façon”, ”différentiel” pour ”différence”, "minimaliste" pour "petit", "temporalité" pour "temps", ou "durée", ou "moment" (peu importe) Il faudrait faire un glossaire : "ne dites pas... dites...". Et aussi, outre ce snobisme qui est pathétique tant il est minable, ces grands mots, ces longs mots laissent le temps de se demander ce qu’on va bien pouvoir dire ensuite, car on a attaqué sa phrase sans savoir où on allait ; ça laisse un répit. Un "j'aurais envie de dire...", ou un (très antiphrastique) "très concrètement..."


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Titre pour un article sur Valéry et la création artistique : ”Battre la semelle” : l’impatience, le temps mort, l’ennui, suscitent des réactions nerveuses pas du tout figuratives (sinon en tant que décalquées des rythmes internes du corps) pour que le temps soit un peu vivant, intéressant.


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Une grotte entièrement obscure ; essayer de faire jaillir une étincelle qui, une fraction de seconde, éclairerait les grandes lignes, les perspectives, l'ensemble. Très différent de la recherche universitaire qui cnsiste à palper soigneusement chaque pouce de la paroi, puis en faire le relevé, dans l'espoir de cartographier le tout. Deux façons d'arriver au tout. Sans la première, la seconde est infiniment morne, et presque totalement stérile. 


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[au risque de me répéter, mais en lien avec la note précédente] 

Il y a une formule de Gide (Journal, où ?) disant approximativement : Il n'y a pas de montagne si escarpée pour laquelle on ne puisse trouver des chemins moins abrupts pour la gravir. Cela me semble l'essentiel du rôle du professeur, surtout de philosophie : pour introduire à un système ardu, trouver un exemple littéraire, ou tiré du quotidien, qui fasse sentir le mode de pensée qui se déploie conceptuellement dans le système rebutant. Un vers de La Fontaine peut être parfaitement leibnizien, un autre peut constituer une voie d'accès à la phénoménologie hégélienne. Le bon professeur de philosophie doit aider à mettre le pied à l'étrier, éventuellement grâce à un escabeau. Au moins le découragement sera-t-il conjuré, et l'énergie pour s'attaquer au système lui-même sera fournie par cette initiation, par une aperception globale (esquissée) qui sera à la fois boussole et carburant pour l'étude. Mais pour procéder ainsi, il faut d'abord que le professeur lise autre chose que Hegel et Leibniz, qu'il parcoure la culture dite "générale" avec une veille interne qui fasse tinter une alerte du genre "tiens, cela pourrait introduire à... Schopenhauer..." (p. ex. Le Piège, de Richepin, illustration parfaite de Schop.). Par cette "méthode", on ne peut pas tout, mais on peut beaucoup, et surtout épargner le découragement. S'attaquer de but en blanc à la Critique de la raison pure ou à la Phénoménologie de l'Esprit est un sûr moyen d'abandonner, dans l'amertume. 


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J'avais jadis, osé des appréciations sur des interprétations de L'oiseau prophète de Schumann. Parmi les excellentes, j'ajouterai celle de Marc-André Hamelin, à Séoul, en public (2024) [la plateforme porte le curieux nom de TomatoClassic, mais le graphisme du logo est très réussi...]


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Perros : "On applaudit. Puis on s’applaudit d’applaudir". 

Très juste ; du Ph. Muray en une formulation plus classique. J'y ajouterai le complément que je suppose A. Finkelkraut y apporterait volontiers : "On hue, et on s'applaudit de huer."



Rafale n° 4

Serres sur Canalacadémie (date oubliée) : bien des choses qu'il dit sont certes intéressantes. Mais souvent, ce n'est pas original...