Rafale n° 2

Céline. Un mot très célinien : "imminent". Bien sûr, c'est toujours la catastrophe qui est imminente, ou la mort, ou le lynchage, la pulvérisation. Dans le Voyage : "l'imminence de l'abattoir". Et cet emploi inédit, voire incorrect, parfaitement expressif, et on ne peut plus clair : "on devenait agressif, imminent à mon égard" (volupté littéraire !!!). Avec les Henrouille : "on me semblait toujours en imminence de se supprimer une fois pour toutes, les uns les autres" (très beau aussi, construction pas vraiment incorrecte, mais bien bousculée). Dans Mort à crédit, la mer est démontée : "La tragédie est imminente ; il faut pas en perdre une bouchée..." (”une bouchée de tragédie”, quel magnifique culot !)


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Perros : "Dès qu’un homme ressent l’éternité, l’instant se décroche du clou." -> Spinoza, Jacob Boehme... 


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Mises en scène "modernes", "modernisantes". Je suggère (mais peut-être l'a-t-on déjà fait), de changer une lettre dans Le Malade imaginaire. Au lieu de faire dire à Argan : "Il ne faut point dire Bagatelles !", lui faire dire : "Il ne faut point lire Bagatelles". Cela montrerait de façon éclatante combien Molière est "moderne", et combien nous, gens de théâtre, sommes vigilants quant au retour de la bête immonde !


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Les mises en scène actuelles sont presque toutes irregardables. Mais cela ne signifie pas pour autant que les mises en scène dites classiques, réputées, soient sans défaut (comme quoi je ne suis pas absolument réac !). Exemple : Les Femmes savantes, comédie Française, années 60 ou 70. Quelques bons aspects, mais des pans entiers désastreux. Le dialogue d’ouverture, cette merveille, massacré. Des acteurs inadaptés, des mimiques idiotes, outrées, un rythme de parole absurde, des jeux de scène stupides (et bruyants, on n’entend plus le texte, mais ce n'est plus très grave...) ; de toute façon la prise de son, ou l’acoustique, sont calamiteuses. Les accessoires (comme si Molière avait besoin d’accessoires !) lourdement redondants avec le texte. Etc. etc. Preuve que, dans la "tradition", il y a un tri à faire, et soigneux ! Michel Bouquet en Tartuffe, oui, mille fois oui. 


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Approximation. Tous les journalistes accablent M. Rutte d’avoir ”appelé” Trump ”Daddy”. Même un ministre l’a formulé ainsi. Or la réalité a été assez différente : Rutte a, en parlant avec Trump, comparé son interlocuteur à un ”Papa”, un ”Daddy” qui vient remettre de l’ordre entre les gosses turbulents. C’était une comparaison, une analogie ; et c’était déjà assez bas pour qu’il fût inutile d’en rajouter. Evidemment, Rutte appelant directement Trump ”Papa”, Rutte en culottes courtes et cerceau, c’est une scène de comédie grotesque, qui plaît aux média, et qui épargne d’avoir à rappeler la (mince) distance mise par Rutte. Qui épargne en somme d'être honnête. Le journaliste adore forcer le trait, car relater précisément ce qui s'est passé : c'est long, c’est compliqué et c'est moins percutant. Malheur à l'auditeur attentif, qui a un peu (un tout petit peu) de mémoire) : il sait très vite que ce qu'on lui dit est "arrangé", redisposé pour être, comme on dit plus "sexy", plus "vendeur".


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Pensées (non philosophies) du soupçon. Pour elles, une idée n’est pas à critiquer dans sa cohérence, mais à dénoncer dans son origine. C’est pourquoi ce sont des anti-philosophies (on a le droit d’être anti-philosophe). Marx, origine sociale ; Freud, origine libidinale, Nietzsche origine physiologique (santé, fatigue). Mais il n'y a pas que la classe, la névrose et la santé. Toute pensée éclôt dans des conditions, des circonstances, qui peuvent l’orienter, la colorer : elle éclôt dans l’histoire, on l’a beaucoup (beaucoup trop) dit ; mais aussi dans la géographie ; mais aussi dans un âge (jeune ou vieux), dans un milieu - urbain ou rural, industriel ou artisanal ; à un moment (le matin ou le soir (Nietzsche et Valéry ont noté ceci) ; après un repas ou l’estomac libre (ou creux, ce qui est différent) ; dans le confort ou l’inconfort (dans un bureau ou dans le métro) ; stressé ou cool ; sexuellement satisfait ou frustré (Freud n’a guère considéré le moment particulier dans le facteur sexuel qui influe sur les pensées) ; pour un colloque universitaire ou pour le plaisir (c’est très différent !) ; taraudé par des soucis d'argent, ou de divorce, etc., ad infinitum. Il faudrait comme Leibniz considérer la pensée comme un point, sans dimension, parfaitement un, mais qui est aussi, et en même temps, le point de concours d’une infinité de droites (ici, d’une infinité de paramètres, de conditions, de déterminations possibles). Selon les époques, on souligne la classe, ou la race, ou le muscle, on en fait LE facteur déterminant, et on oublie le reste. (Taine, au moins proposait un trépied  "La race, le moment, le milieu", mais il n'est pas envisageable de le mentionner). 


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Le vocabulaire médiatique. Simplificateur à l’extrême, le plus souvent. Mais aussi, de temps à autres, inutilement compliqué, parce qu’il y a des grands mots qui font bien, qui font intelligent, qui font celui qui a fait des études. On dit ”pédagogie” pour ”explication, ”méthodologie” pour ”façon”, ”différentiel” pour ”différence”, "minimaliste" pour "petit", "temporalité" pour "temps", ou "durée", ou "moment" (peu importe) Il faudrait faire un glossaire : "ne dites pas... dites...". Et aussi, outre ce snobisme qui est pathétique tant il est minable, ces grands mots, ces longs mots laissent le temps de se demander ce qu’on va bien pouvoir dire ensuite, car on a attaqué sa phrase sans savoir où on allait ; ça laisse un répit. Un "j'aurais envie de dire...", ou un (très antiphrastique) "très concrètement..."


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Titre pour un article sur Valéry et la création artistique : ”Battre la semelle” : l’impatience, le temps mort, l’ennui, suscitent des réactions nerveuses pas du tout figuratives (sinon en tant que décalquées des rythmes internes du corps) pour que le temps soit un peu vivant, intéressant.


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Une grotte entièrement obscure ; essayer de faire jaillir une étincelle qui, une fraction de seconde, éclairerait les grandes lignes, les perspectives, l'ensemble. Très différent de la recherche universitaire qui cnsiste à palper soigneusement chaque pouce de la paroi, puis en faire le relevé, dans l'espoir de cartographier le tout. Deux façons d'arriver au tout. Sans la première, la seconde est infiniment morne, et presque totalement stérile. 


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[au risque de me répéter, mais en lien avec la note précédente] 

Il y a une formule de Gide (Journal, où ?) disant approximativement : Il n'y a pas de montagne si escarpée pour laquelle on ne puisse trouver des chemins moins abrupts pour la gravir. Cela me semble l'essentiel du rôle du professeur, surtout de philosophie : pour introduire à un système ardu, trouver un exemple littéraire, ou tiré du quotidien, qui fasse sentir le mode de pensée qui se déploie conceptuellement dans le système rebutant. Un vers de La Fontaine peut être parfaitement leibnizien, un autre peut constituer une voie d'accès à la phénoménologie hégélienne. Le bon professeur de philosophie doit aider à mettre le pied à l'étrier, éventuellement grâce à un escabeau. Au moins le découragement sera-t-il conjuré, et l'énergie pour s'attaquer au système lui-même sera fournie par cette initiation, par une aperception globale (esquissée) qui sera à la fois boussole et carburant pour l'étude. Mais pour procéder ainsi, il faut d'abord que le professeur lise autre chose que Hegel et Leibniz, qu'il parcoure la culture dite "générale" avec une veille interne qui fasse tinter une alerte du genre "tiens, cela pourrait introduire à... Schopenhauer..." (p. ex. Le Piège, de Richepin, illustration parfaite de Schop.). Par cette "méthode", on ne peut pas tout, mais on peut beaucoup, et surtout épargner le découragement. S'attaquer de but en blanc à la Critique de la raison pure ou à la Phénoménologie de l'Esprit est un sûr moyen d'abandonner, dans l'amertume. 


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J'avais jadis, osé des appréciations sur des interprétations de L'oiseau prophète de Schumann. Parmi les excellentes, j'ajouterai celle de Marc-André Hamelin, à Séoul, en public (2024) [la plateforme porte le curieux nom de TomatoClassic, mais le graphisme du logo est très réussi...]


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Perros : "On applaudit. Puis on s’applaudit d’applaudir". 

Très juste ; du Ph. Muray en une formulation plus classique. J'y ajouterai le complément que je suppose A. Finkelkraut y apporterait volontiers : "On hue, et on s'applaudit de huer."



Rafale n° 1


Souvent, chez Perros, des formules magnifiques sur l’essence de la poésie : 

”Le présent retrouvé” : formule, qui s’appliquerait à un des Pessoa(s) que je préfère (Alberto Caeiro)

”Le sens des réalités va contre le sens de la réalité.”

"La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre."


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Une journaliste, très reconnue pour sa qualité et son expérience, dit : ”Il faut faire bénéficier P. Bruel de la présomption d’innocence, mais on a froid dans le dos quand on entend ce que ces femmes ont subi.” En somme, on énonce un grand principe et on le trahit, dans la même phrase. ”Ce qu’elles ont subi” : ”L’indicatif est le mode de la réalité ou d'une action présentée comme réelle. / l’indicatif est un mode personnel du verbe, qui a pour valeur sémantique spécifique d’exprimer des procès présentés par le locuteur comme étant réels et certains dans le présent, ayant été tels dans le passé ou devant être tels dans le futur.” Si on ajoute la différence de poids entre une affirmation juridique abstraite et une sensation physico-morale de ”froid dans le dos”, on devine dans quel sens la balance est faussée… 


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Perros : ”Il est plus facile d’en faire trop que juste assez” Cela ne vaut pas que pour la poésie. Il y a en toutes choses une ligne de crête très mince, entre deux abîmes ; rares sont ceux qui ne tombent pas d’un côté ou de l’autre. D’autant que ces artistes funambules sont constamment traités de tièdes, de couards, de centristes, ou (horresco referens !) de ”modérés” ! De ”tombés de l’autre côté” par ceux qui sont joyeusement tombés de ce côté-ci – et inversement. La loi sur les suspects. 


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Perros : "Cet homme qui traverse tous les hommes et qu’aucun homme ne connaît totalement." Remarquable, lisible à plusieurs niveaux, qu'il s'agisse de l'homme en tant qu'humain ou de l'homme en tant que mâle. 


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Perros : ”Vivre avec un être aimé qui est mort. Le poème, c’est cela, avec les mots.” Que n’ai-je eu cette précieuse note quand je faisais un cours sur l’œuvre d’art comme reconstruction en signes du paradis perdu ! 


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Les premières perceptions et sensations des enfants sont incomparables parce qu'elles sont incomparées (d'où le "Paradis perdu").


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L'homme est composé à 70 % de larmes et 30 % de terreur.


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Assemblée générale (ou "AG") : rassemblement de la majorité pour imposer la loi de la minorité.


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Moins on s’occupe des morts, plus on craint la mort. Le culte des morts était-il une conjuration efficace de la peur de la mort ?


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Martial, Épigrammes : "L'artiste qui transforme en images sacrées l'or et le marbre ne fait pas les dieux ; celui-là les fait, qui les prie."  


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Ezra Pound, critique féroce de l'argent, surtout de l'usure, qui se prononce en anglais presque comme son prénom, avait pour patronyme un nom de monnaie !


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Nabokov : sur le site web (peu connu de moi) L'Herbe entre les pavés, une assez bonne présentation de Lolita : "une des plus grandes oeuvres littéraires du XXe siècle, en termes d’indécision entre les pôles esthétique et éthique, de dynamitage des conventions, de sublimation de la perversité, de plaisir de la langue, de souveraine ironie, de complexité des personnages". 


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J'ai un problème spécial avec Paulhan : j'arrive rarement à savoir ce qu'il a voulu dire, de qui il a voulu parler, et même si c'était en positif ou en négatif. J'ai souvent une gênante impression de cautèle ; une écriture qui marche sur la pointe des pieds. Même la Lettre aux directeurs de la résistance, où le sens global n'est pas douteux, a ce caractère de suspens. Ce n'est pas Trissotin dont "On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé". C'est autre chose – je ne sais quoi. 


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J'adorerais faire un blog de plaisanteries, de gags, de jeux de mots, etc. Mais le néomoralisme actuel tendant à interdire toute forme d'ambiguïté, de double sens, de vacherie, d'antiphrase etc., je n'ai pas envie d'être tiré de mon obscurité pour me retrouver au pilori médiatique. Une blague gentille, c'est une plaisanterie de patronage, et cela me séduit très peu. Plus une blague me satisfait, plus elle est impubliable, scandaleuse selon les canons de la correction néo-victorienne, de la néomoraline. Fatal serait mon goût pour les formules vachardes à l'égard des pontifes de la pensée – les plus intouchables. Cruelle frustration ! Donc je garde mes (innombrables) blagues (excellentes) pour mon disque dur. Peut-être un jour, dans cent ans, dans mille ans, me reconnaîtra-t-on comme le meilleur humoriste de mon temps, et m'éditera-t-on dans une futuriste Pléiade en plusieurs gigaoctets... Note : ce que j'appelle ici "blague", ce n'est pas une histoire drôle avec une chute, genre : "c'est l'histoire d'un mec qui...". Je n'en ai produit aucune ; ou, pour être honnête, qu'une seule - et elle est drôle parce qu'elle est très cruelle. 



Résurrection ???

Quelques minces changements (positifs, une fois n'est pas coutume) m'ont donné, non pas l'envie de mettre par écrit quelques réflexions (car cette envie ne m'a jamais vraiment quitté), mais l'impression que pourrais y arriver (impression qui, elle, m'avait grandement quitté). Je dis "mettre par écrit", et non "développer". 

Incidemment, mais très efficacement, la lecture (honteusement tardive) des Pensées collées de Georges Perros m'a encouragé en me suggérant que cette façon de procéder m'était peut-être accessible. Je relance donc, sans prétention à la régularité et à la persistance, ces "Disparates, vracs et notules”, déjà essentiellement épars, et portés disparus depuis lurette. Réflexions personnelles, citations, citations suscitant un peu de réflexion, un peu de réaction (envie de compléter, nuancer, contredire, admirer). Perros s'y prête bien, car si ses notes sont à mon goût d'intérêt variable, bon nombre me donnent envie de les remâcher et d'y ajouter mon grain de sel. Son pseudonyme vient probablement de Perros-Guirrec. Mais il sonne comme le mode d’administration d’une prescription médicale : à absorber.

Spécialement, pour mon cas, celle-ci : "Je prends des notes comme on prend une photo. Qui les développera ?". cela me rappelle Valéry disant "Il me faudrait un Allemand pour terminer mes pensées" ; et (je le cite en substance), "les idées ne coûtent rien, c'est la mise en forme qui est ruineuse". Jadis, je (me) disais : 5 secondes pour avoir une idée ; 5 heures pour en faire un article ; 2 jours pour aller le lire dans un colloque quelconque voué à l'oubli. J'ai renoncé d'abord au colloque, puis à l'article. Resta, de temps à autres, la fusée ou, soyons modeste, l'étincelle. Mais ‘cest frustrant qu'elle ne mette le feu à rien du tout. 

Une autre perspective s'est aussi entrouverte là où je ne l'attendais vraiment pas : les échanges (c’est le mot) avec une IA qui, pour 8 petits euros mensuels, offre un interlocuteur infiniment disponible qui non seulement renseigne, mais aussi suggère, converse, avec certes une science quasi-illimitée, mais encore un talent stupéfiant de mise en forme, de structuration. Paradoxalement : quelqu’un avec qui parler, un confrère passionnant, un étudiant brillantissime, qui ne rechigne jamais et même relance toujours. Je ne lui demande pas de penser à ma place, mais je profite des chemins qu’il suggère dans les marges de ses réponses à des questions sonvent ponctuelles. 



Donc je désenclenche le frein à main, je tire le starter, je tourne le démarreur. 


Lot n° 6

Gide Journal p. 124 « L’embêtant, c’est qu’on est en forme pour tout à la fois, ou pour rien. » 


Gide Journal p. 126 « mes idées circulaient allègrement dans ma tête et (…) je ne tentais d’en formuler qu’une à la fois. Les mauvais jours, elles se pressent ensemble, s’enchevêtrent*, et j’ai le plus grand mal à les desemmêler. »   * cf. Perec, Les Revenentes 


Gide : "L'oeuvre classique ne sera forte et belle qu'en raison de son romantisme dompté". (Incidences, Essais Critiques, p. 281). // Nietzsche, Wittgenstein etc


De Gaulle (fin mémoires d'espoir) : "Ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâmes dans l’opinion, ni sans pertes dans l’élection ? "


Fontenelle : Éloge de Leibniz : « M. Leibniz ne s’était point marié ; il y avait pensé à l’âge de 50 ans : mais la personne qu’il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à M. Leibniz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point. »  [je n'arrive pas à ôter le soulignage]


La jeunesse est une ivresse ; la formule de La Rochefoucauld est citée par M. Sachs (Sabbat chap. X) , et l'idée est reprise par Céline.


Ramuz « Un rapprochement et une comparaison se font ; ce qu’on n’a jamais vu se voit »




Je disais précédemment : 

Quelques auteurs dont j'aurais envie de tirer des textes, à n'en plus finir (pour le Lectionnaire) : 

Valéry

Goncourt

Nabokov

Céline

Gracq (comme critique)

Mercier

Huysmans

Y ajouter : 

Aymé

Queneau

Ramuz

Amiel

Musil

Romains

Pessoa


Eh bien, y ajouter aussi : 

Diderot

Rousseau

Flaubert

Giono

Gadda

Et parfois, une œuvre :

Cela : La Colmena

Walser : Le Commis


(à compléter, peut-être)


Lot n° 5

Cervantès, provocation initiale, inaugurale : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… " : drôle d'invocation à Mnémosyne, la mère des Muses. On commence par une lacune, un refus de dire. 


Pessoa : "On ne fait pas de l’art avec le subconscient en liberté, mais avec le subconscient dominé."

Wittgenstein : "Tout grand art recèle un animal sauvage – dompté"


Pensée (généralisée) du soupçon : s'abstenir était vertu, devient peur ; se taire était réserve, devient timidité ; etc. Tout ramené à la psychologie.


Ceux qui se prétendent valeureux pourfendeurs de toutes les idées reçues, et qui constellent leurs propos de tous les poncifs de l’air du temps.


juillet 21 Le Tellier, récent Goncourt, dit que le passage de roman qui l'a le plus marqué, c'est le dialogue entre Jean Valjean et "l'abbé Mirbel". Il veut dire "l'évêque Myriel" ; que serait-ce si cela l'avait peu marqué ?


On comprend que la révolution ait pu se faire en Russie quand on voit chez Gogol, Gontcharov, Tchékhov, l’indolence et l’incurie des classes dirigeantes pour leurs proppres intérêts. Cela ne donne pas raison à Lénine, mais il était clair depuis longtemps que cette société ne demandait qu’à s’effondrer ; que, déjà, elle se suicidait lentement mais sûrement. (Gogol, Ménage d’autrefois). 


Parfois un minuscule contact électrique ou magnétique suffit pour lire avec intérêt tout un livre, en fonction d’une petite attente, petite curiosité. Inversement, une petite réticence de départ empêchera de lire, découragera vite, empêchera la mayonnaise de prendre. Pour des actions : une toute petite motivation peut mobiliser, et une toute petite anxiété peut démobiliser. La chose dans son entier compte peu ; mais il y a dans la chose des fils, des lignes, des promesses ou des menaces qui font qu’on prend le tout de la chose ; comme Swann avec Odette, pour un profil (cf. Gombrich, Hobby Horse : un bâton fait tout un cheval, si le désir, donc l'imagination, s'en mêlent)


Bonald : "L’homme est une intelligence servie par des organes". Les Goncourt (Journal éd. Cabanès 3 p.148) le citent et le transforment en : "trahie par des organes" ; Céline a presque dit : "L’homme, ce sont des organes trahis par une intelligence."


Être personnel sans être subjectif, rarissime (Starobinski). Être subjectif sans être personnel : presque tous. 


 Quand on lit un livre emprunté, on ne le revoit pas physiquement ; et cela contribue en partie à l’effacement du livre dans la mémoire. Le voir, le croiser sur les étagères, rappelle à son existence. Donc il est bon d’avoir physiquement le livre, même si on ne le lit pas. Mais la place… Il en va de même, et pire, pour livres virtuels ; leur souvenir fond plus vite, car pas de couleur, de poids, de typo. Des âmes sans aucun corps pour les lester. 


Paradoxe du temps : ma femme avait 15 ans de moins que moi quand on s'est mariés ; maintenant, elle en a 15 de plus !


Aristocratie, du moyen-âge au XVIII° siècle : un savoir mourir qui s'est réduit à un savoir-vivre. 


Plus il va, plus je me détache du style littéraire classique (du moins chez les auteurs du XX°). Je l’admire, mais la lecture de Céline, Fante, Hemingway etc. m’a ouvert des horizons nouveaux, plus vastes. Je crains de plus en plus que le classique ne tourne au pastiche, et ne puisse plus être que "classicisant" (donc néoclassique, avec tout ce que cela comporte de criticable). À l'inverse, le style comme écart (pas comme délire, me touche de plus en plus. Classique : écrire comme on écrit (Makine) ; écrire comme soi seul (Céline, mais aussi, à sa façon, Chalumeau !). 


Je suis fait pour apprécier Popper car je ne suis pas sûr d’avoir raison, mais je suis sûr que certains ont tort. 


Plus il va, plus je sais de choses. J’entends donc bien des choses comme des répétitions, voire des ressassements. Et comme le niveau des radios dites culturelles ne cesse de baisser, on n’y dit plus que de l’archi-connu. L’écart entre les média et moi ne cesse de croître. J’entends pour la centième fois ce que je connais depuis l’âge de 12 ans, à savoir que Ravel admirait le succès commercial de Gershwin : bonne petite anecdote, bien propice à être répétée jusqu’à l’écœurement. Je sais bien que tous les ans il y a des gens qui ont 18 ans. Mais on ne cesse de s’adresser à des gens de 10 ans – et supposés très crétins. 


Nabokov : "tout ce qui vaut la peine est, dans une certaine mesure, subjectif". Après une longue carrière de prof de philo, j'en suis là : les seules choses vraiment intéressantes sont celles où la subjectivité rend très difficile un traitement conceptuel : art, sexe, rire, bien-être, amour. Donc les domaines où la philosophie se trouve margement inopérante. 

Lot n° 4

Debussy, sonate pour violoncelle et piano ; outre la densité, c'est parfait du point de vue longueur ; assez court ; on arrive à la fin sans être saturé ; pas le temps de s'ennuyer ; comme dit Morand à propos des déjeuners en ville, c'est bien mieux que les dîners, car on n'a pas le temps de se haïr… 


 On ne retient que ce que l'on comprend, et on ne comprend que ce que l'on situe dans un cadre : cadre logique, intellectuel, historique. Une connaissance détachée s'évapore, faute de lien. Quand on repense au cadre (et c'est souvent) sans repenser à la chose, eh bien, sans s'en apercevoir, on rafraîchit le souvenir de la chose, comme si on arrosait à côté et que, par capillarité, ça humidifie le terreau autour de la plante. Il faut donc 1/ que la chose soit entée fermement sur un cadre 2/ que, au moins, ce cadre soit revu de temps en temps pour rafraîchir la chose 3/ le mieux, donc : enseigner la chose en indiquant son cadre : là, tous les facteurs d'incrustation sont présents. Il est absolument vrai qu'on ne connaît bien que ce qu'on a enseigné, et enseigné souvent. 


Des formules qui sont devenues "normales", allant de soi, et qui pourtant sont porteuses d'un état d'esprit : "s'emparer de… " (ou "investir") ; je préférerais "se consacrer à…) ; "pages arrachées à…" ; je préférerais "pages choisies…" Signes d'un changement de monde, de mentalités. Non plus l'admiration sereine, mais l'arrogance du moi. 


La situation où les universitaires excellent à donner le pire d'eux-mêmes (ce n'est pas peu dire), à bafouiller, confondre, hésiter, sortir du sujet, être insolent en voulant louer, traîner en longueurs filandreuses, se tromper en tout : la présentation d'un intervenant, collègue ou autre. C'est la torture blanche. Ces gens qui sont incapables d'improviser croient presque tous, depuis des décennies, qu'une présentation de collègue, ça ne se prépare pas. On voit le résultat. Et ceci, même au plus haut niveau : le Collège de France par exemple nous a fourni (infligé) des moments d'anthologie qui peuvent se réécouter comme des sketches. 


Sur une chaîne de radio "culturelle" : il est question du "bavardage de Heidegger". L'un comprend dans cette formule "la façon bavarde dont Heidegger s'exprime" ; l'autre y comprend "ce que Heidegger dit sur la notion de bavardage". Et on passe comme si de rien n'était – un petit nuage de poussière bien vite évaporé… 


Une photo, assez tardive, de Kundera, avec un large chapeau et un air très "écrivain", "profond', "penseur", "énigmatique". Cela me gêne et entache un peu l'estime que j'ai pour lui. Se prêter à cette petite mise en scène publicitaire… je n'aime pas. J'aime bien plus la photo de K jeune, à une terrasse de café, photo pas très bonne, mais très vraie, et qui me réconcilie avec lui. Ouf ! Oublions le professionnalisme commercial des prises de vue Gallimard. 


On trouve que les diaristes se radotent. En effet : Amiel, Bloy, Léautaud, etc (Gide, un peu moins, car il insère dans son journal de nombreux passages sur la littérature). Mais peut-être ne font-il que dénoncer, du fait qu'ils le couchent sur le papier, l'infini radotage de nos pensées à nous tous…. 


La danse classique me consterne : je sais que cela représente un travail torturant terrible, inhumain, que c'est un prodige d'art, mais le résultat me laisse indifférent. À la rigueur, je supporte un peu de danse "moderne" comme expansion des possibles plastiques du corps (c'est-à-dire à la condition qu'elle soit non-narrative). Inverse pour la peinture : pour moi, le lien (fût-il très ténu) de la peinture avec la figuration est vital ; et le lien (fût-il très ténu) de la danse avec la narration est mortel. Dans le roman, le lien à la narration, fût-il très malmené (les derniers Céline), est absolument nécessaire ; sinon, on a un jeu de langage, des mots qui flottent. Peinture et fiction doivent être reliés au réel, pour montrer l'écart dont précisément on jouit. La danse ne doit pas tenter de narrer, sous peine d'être une pantomime sophistiquée et très pauvre. Woody Allen dit quelque part qu'il a vu un ballet, mais sans connaître l'argument : à la fin, il ne savait pas si c'était une histoire d'amour ou des gens qui essayaient de changer une roue de voiture… Les arguments de ballet de Céline, consternants. 


Pensée française : l'ordre des raisons. Pensée anglaise : le désordre des associations. Idées innées et pensées vagabondes. Jardin géométrique et jardin imprévisible (analogie connue). Rationalisme et empirisme. Suivi et digression. Clèves et T. Shandy… Donc la pensée anglaise plus favorable à la "modernité" littéraire (primat du phénoménologique sur le logique). 


Je disais précédemment : Quelques auteurs dont j'aurais envie de tirer des textes, à n'en plus finir (pour le Lectionnaire) : Valéry, Goncourt, Nabokov, Céline, Gracq (comme critique), Mercier, Huysmans… Y ajouter : Aymé, Queneau, Ramuz, Amiel, Musil, Romains, Pessoa. 


L'artiste classique est assez coincé aux entournures, il a peu de marge ; il est comme un passager dans une étroite cabine de bateau. Il aspire à de l'espace et à de l'air. L'artiste moderne est comblé : il est libre de ses mouvements et ventilé comme un naufragé sur un radeau. Il peut songer à regretter son ancien carcan. 


Documentaire sur Segovia. Gros plan sur ses mains ; ses doigts, magiques, mais horriblement déformés, boudinés d'excroissances musculaires anormales créées à travers les décennies par les exigences particulières de l'instrument : on obtient, visuellement, les mains en crabe de Monsieur Bertin. Cf. Descartes, Règle 1 : l'instrument (ou l'outil) imprime sa particularité au corps qui en joue. 


Musique anglaise : Haendel = Rolls. Purcell = Aston-Martin. 


L'histoire des idées, ce n'est pas, comme disait un de mes vieux profs, l'histoire de la philosophie racontée aux enfants. C'est l'histoire de la philosophie telle que tordue et trahie par sa percolation sociale. Simplifiée, trahie, caricaturée. Cf. la gloire de Schopenhauer à la fin du XIX° s. et aussi au XX°. Cf. comment, ces années-ci, on cite (ou plutôt "mentionne") Lacan (le réel qui cogne ; idée fort ancienne, déjà bien illustrée par Biran) ; ou Deleuze (du "rhizome" comme s'il en pleuvait ; et, depuis février 2022, le "brouillard de la guerre" clausewitzien. Plus drôle encore : "… de quoi ce pourcentage est-il le nom ?" (tentative pathétique d'avoir l'air d'avoir entendu parler de Badiou…). 


Walser : L'Homme à tout faire. Le texte de lui que je préfère. En 1908, une version douce, très douce de ce que sera Mort à crédit : l'expérience d'un jeune homme employé au service d'un inventeur toqué et inconséquent, qui essaie de colmater les fuites. L'épouse de l'employeur, une préfiguration chaste de Mme Merrywin (la famille porte un nom qui fait entiphrése…). 


Fin XX° siècle, les pubs pour les cuisines Mobalpa : une fille belle et sensuelle, et sexy, et provocante, et tout ! Au XXI° siècle, un chat qui renverse un mug. Progrès dans la pureté des mœurs. 


"La force tranquille". Attribué à Mitterrand ; mais vient de son conseiller en com ; qui l'a piquée à Aron ; qui l'a lui-même prise chez Léon Blum. Qui l'a peut-être empruntée à… (il y a une généalogie inversée de ce genre chez Nodier).


Il y a chez John Fante (Les Compagnons de la grappe) un vieux vigneron muet à qui on vient parler ; ressemble à C. McCullers, le Cœur… 


Molière est au-dessus d’Alceste et Philinte : artiste, il est tous, et nous laisse libres (de choisir ou de ne pas choisir). 


Une litote extrême (et ironique) (ex. : "Il n'a pas inventé la poudre") s'appelle, en termes techniques, une "tapinose". Comme la plupart des figures de style, la dénomination est plus sophistiquée qu'elle n'est utile. Mais celle-ci a au moins le mérite d'être amusante. 


Ce que je préfère chez Hemingway : la nouvelle La Capitale du monde. Entre autres vertus, la parfaite récapitulation simultanéiste qui commence par "At this time, while Enrique was binding the two heavy-bladed razor-sharp meat knives…" La tragédie s'annonce. 


Rafale n° 2

Céline . Un mot très célinien : "imminent". Bien sûr, c'est toujours la catastrophe qui est imminente, ou la mort, ou le lynch...