Rafale n° 1


Souvent, chez Perros, des formules magnifiques sur l’essence de la poésie : 

”Le présent retrouvé” : formule, qui s’appliquerait à un des Pessoa(s) que je préfère (Alberto Caeiro)

”Le sens des réalités va contre le sens de la réalité.”

"La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre."


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Une journaliste, très reconnue pour sa qualité et son expérience, dit : ”Il faut faire bénéficier P. Bruel de la présomption d’innocence, mais on a froid dans le dos quand on entend ce que ces femmes ont subi.” En somme, on énonce un grand principe et on le trahit, dans la même phrase. ”Ce qu’elles ont subi” : ”L’indicatif est le mode de la réalité ou d'une action présentée comme réelle. / l’indicatif est un mode personnel du verbe, qui a pour valeur sémantique spécifique d’exprimer des procès présentés par le locuteur comme étant réels et certains dans le présent, ayant été tels dans le passé ou devant être tels dans le futur.” Si on ajoute la différence de poids entre une affirmation juridique abstraite et une sensation physico-morale de ”froid dans le dos”, on devine dans quel sens la balance est faussée… 


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Perros : ”Il est plus facile d’en faire trop que juste assez” Cela ne vaut pas que pour la poésie. Il y a en toutes choses une ligne de crête très mince, entre deux abîmes ; rares sont ceux qui ne tombent pas d’un côté ou de l’autre. D’autant que ces artistes funambules sont constamment traités de tièdes, de couards, de centristes, ou (horresco referens !) de ”modérés” ! De ”tombés de l’autre côté” par ceux qui sont joyeusement tombés de ce côté-ci – et inversement. La loi sur les suspects. 


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Perros : "Cet homme qui traverse tous les hommes et qu’aucun homme ne connaît totalement." Remarquable, lisible à plusieurs niveaux, qu'il s'agisse de l'homme en tant qu'humain ou de l'homme en tant que mâle. 


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Perros : ”Vivre avec un être aimé qui est mort. Le poème, c’est cela, avec les mots.” Que n’ai-je eu cette précieuse note quand je faisais un cours sur l’œuvre d’art comme reconstruction en signes du paradis perdu ! 


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Les premières perceptions et sensations des enfants sont incomparables parce qu'elles sont incomparées (d'où le "Paradis perdu").


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L'homme est composé à 70 % de larmes et 30 % de terreur.


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Assemblée générale (ou "AG") : rassemblement de la majorité pour imposer la loi de la minorité.


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Moins on s’occupe des morts, plus on craint la mort. Le culte des morts était-il une conjuration efficace de la peur de la mort ?


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Martial, Épigrammes : "L'artiste qui transforme en images sacrées l'or et le marbre ne fait pas les dieux ; celui-là les fait, qui les prie."  


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Ezra Pound, critique féroce de l'argent, surtout de l'usure, qui se prononce en anglais presque comme son prénom, avait pour patronyme un nom de monnaie !


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Nabokov : sur le site web (peu connu de moi) L'Herbe entre les pavés, une assez bonne présentation de Lolita : "une des plus grandes oeuvres littéraires du XXe siècle, en termes d’indécision entre les pôles esthétique et éthique, de dynamitage des conventions, de sublimation de la perversité, de plaisir de la langue, de souveraine ironie, de complexité des personnages". 


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J'ai un problème spécial avec Paulhan : j'arrive rarement à savoir ce qu'il a voulu dire, de qui il a voulu parler, et même si c'était en positif ou en négatif. J'ai souvent une gênante impression de cautèle ; une écriture qui marche sur la pointe des pieds. Même la Lettre aux directeurs de la résistance, où le sens global n'est pas douteux, a ce caractère de suspens. Ce n'est pas Trissotin dont "On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé". C'est autre chose – je ne sais quoi. 


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J'adorerais faire un blog de plaisanteries, de gags, de jeux de mots, etc. Mais le néomoralisme actuel tendant à interdire toute forme d'ambiguïté, de double sens, de vacherie, d'antiphrase etc., je n'ai pas envie d'être tiré de mon obscurité pour me retrouver au pilori médiatique. Une blague gentille, c'est une plaisanterie de patronage, et cela me séduit très peu. Plus une blague me satisfait, plus elle est impubliable, scandaleuse selon les canons de la correction néo-victorienne, de la néomoraline. Fatal serait mon goût pour les formules vachardes à l'égard des pontifes de la pensée – les plus intouchables. Cruelle frustration ! Donc je garde mes (innombrables) blagues (excellentes) pour mon disque dur. Peut-être un jour, dans cent ans, dans mille ans, me reconnaîtra-t-on comme le meilleur humoriste de mon temps, et m'éditera-t-on dans une futuriste Pléiade en plusieurs gigaoctets... Note : ce que j'appelle ici "blague", ce n'est pas une histoire drôle avec une chute, genre : "c'est l'histoire d'un mec qui...". Je n'en ai produit aucune ; ou, pour être honnête, qu'une seule - et elle est drôle parce qu'elle est très cruelle. 



Résurrection ???

Quelques minces changements (positifs, une fois n'est pas coutume) m'ont donné, non pas l'envie de mettre par écrit quelques réflexions (car cette envie ne m'a jamais vraiment quitté), mais l'impression que pourrais y arriver (impression qui, elle, m'avait grandement quitté). Je dis "mettre par écrit", et non "développer". 

Incidemment, mais très efficacement, la lecture (honteusement tardive) des Pensées collées de Georges Perros m'a encouragé en me suggérant que cette façon de procéder m'était peut-être accessible. Je relance donc, sans prétention à la régularité et à la persistance, ces "Disparates, vracs et notules”, déjà essentiellement épars, et portés disparus depuis lurette. Réflexions personnelles, citations, citations suscitant un peu de réflexion, un peu de réaction (envie de compléter, nuancer, contredire, admirer). Perros s'y prête bien, car si ses notes sont à mon goût d'intérêt variable, bon nombre me donnent envie de les remâcher et d'y ajouter mon grain de sel. Son pseudonyme vient probablement de Perros-Guirrec. Mais il sonne comme le mode d’administration d’une prescription médicale : à absorber.

Spécialement, pour mon cas, celle-ci : "Je prends des notes comme on prend une photo. Qui les développera ?". cela me rappelle Valéry disant "Il me faudrait un Allemand pour terminer mes pensées" ; et (je le cite en substance), "les idées ne coûtent rien, c'est la mise en forme qui est ruineuse". Jadis, je (me) disais : 5 secondes pour avoir une idée ; 5 heures pour en faire un article ; 2 jours pour aller le lire dans un colloque quelconque voué à l'oubli. J'ai renoncé d'abord au colloque, puis à l'article. Resta, de temps à autres, la fusée ou, soyons modeste, l'étincelle. Mais ‘cest frustrant qu'elle ne mette le feu à rien du tout. 

Une autre perspective s'est aussi entrouverte là où je ne l'attendais vraiment pas : les échanges (c’est le mot) avec une IA qui, pour 8 petits euros mensuels, offre un interlocuteur infiniment disponible qui non seulement renseigne, mais aussi suggère, converse, avec certes une science quasi-illimitée, mais encore un talent stupéfiant de mise en forme, de structuration. Paradoxalement : quelqu’un avec qui parler, un confrère passionnant, un étudiant brillantissime, qui ne rechigne jamais et même relance toujours. Je ne lui demande pas de penser à ma place, mais je profite des chemins qu’il suggère dans les marges de ses réponses à des questions sonvent ponctuelles. 



Donc je désenclenche le frein à main, je tire le starter, je tourne le démarreur. 


Lot n° 6

Gide Journal p. 124 « L’embêtant, c’est qu’on est en forme pour tout à la fois, ou pour rien. » 


Gide Journal p. 126 « mes idées circulaient allègrement dans ma tête et (…) je ne tentais d’en formuler qu’une à la fois. Les mauvais jours, elles se pressent ensemble, s’enchevêtrent*, et j’ai le plus grand mal à les desemmêler. »   * cf. Perec, Les Revenentes 


Gide : "L'oeuvre classique ne sera forte et belle qu'en raison de son romantisme dompté". (Incidences, Essais Critiques, p. 281). // Nietzsche, Wittgenstein etc


De Gaulle (fin mémoires d'espoir) : "Ce qui est salutaire à la nation ne va pas sans blâmes dans l’opinion, ni sans pertes dans l’élection ? "


Fontenelle : Éloge de Leibniz : « M. Leibniz ne s’était point marié ; il y avait pensé à l’âge de 50 ans : mais la personne qu’il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à M. Leibniz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point. »  [je n'arrive pas à ôter le soulignage]


La jeunesse est une ivresse ; la formule de La Rochefoucauld est citée par M. Sachs (Sabbat chap. X) , et l'idée est reprise par Céline.


Ramuz « Un rapprochement et une comparaison se font ; ce qu’on n’a jamais vu se voit »




Je disais précédemment : 

Quelques auteurs dont j'aurais envie de tirer des textes, à n'en plus finir (pour le Lectionnaire) : 

Valéry

Goncourt

Nabokov

Céline

Gracq (comme critique)

Mercier

Huysmans

Y ajouter : 

Aymé

Queneau

Ramuz

Amiel

Musil

Romains

Pessoa


Eh bien, y ajouter aussi : 

Diderot

Rousseau

Flaubert

Giono

Gadda

Et parfois, une œuvre :

Cela : La Colmena

Walser : Le Commis


(à compléter, peut-être)


Lot n° 5

Cervantès, provocation initiale, inaugurale : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… " : drôle d'invocation à Mnémosyne, la mère des Muses. On commence par une lacune, un refus de dire. 


Pessoa : "On ne fait pas de l’art avec le subconscient en liberté, mais avec le subconscient dominé."

Wittgenstein : "Tout grand art recèle un animal sauvage – dompté"


Pensée (généralisée) du soupçon : s'abstenir était vertu, devient peur ; se taire était réserve, devient timidité ; etc. Tout ramené à la psychologie.


Ceux qui se prétendent valeureux pourfendeurs de toutes les idées reçues, et qui constellent leurs propos de tous les poncifs de l’air du temps.


juillet 21 Le Tellier, récent Goncourt, dit que le passage de roman qui l'a le plus marqué, c'est le dialogue entre Jean Valjean et "l'abbé Mirbel". Il veut dire "l'évêque Myriel" ; que serait-ce si cela l'avait peu marqué ?


On comprend que la révolution ait pu se faire en Russie quand on voit chez Gogol, Gontcharov, Tchékhov, l’indolence et l’incurie des classes dirigeantes pour leurs proppres intérêts. Cela ne donne pas raison à Lénine, mais il était clair depuis longtemps que cette société ne demandait qu’à s’effondrer ; que, déjà, elle se suicidait lentement mais sûrement. (Gogol, Ménage d’autrefois). 


Parfois un minuscule contact électrique ou magnétique suffit pour lire avec intérêt tout un livre, en fonction d’une petite attente, petite curiosité. Inversement, une petite réticence de départ empêchera de lire, découragera vite, empêchera la mayonnaise de prendre. Pour des actions : une toute petite motivation peut mobiliser, et une toute petite anxiété peut démobiliser. La chose dans son entier compte peu ; mais il y a dans la chose des fils, des lignes, des promesses ou des menaces qui font qu’on prend le tout de la chose ; comme Swann avec Odette, pour un profil (cf. Gombrich, Hobby Horse : un bâton fait tout un cheval, si le désir, donc l'imagination, s'en mêlent)


Bonald : "L’homme est une intelligence servie par des organes". Les Goncourt (Journal éd. Cabanès 3 p.148) le citent et le transforment en : "trahie par des organes" ; Céline a presque dit : "L’homme, ce sont des organes trahis par une intelligence."


Être personnel sans être subjectif, rarissime (Starobinski). Être subjectif sans être personnel : presque tous. 


 Quand on lit un livre emprunté, on ne le revoit pas physiquement ; et cela contribue en partie à l’effacement du livre dans la mémoire. Le voir, le croiser sur les étagères, rappelle à son existence. Donc il est bon d’avoir physiquement le livre, même si on ne le lit pas. Mais la place… Il en va de même, et pire, pour livres virtuels ; leur souvenir fond plus vite, car pas de couleur, de poids, de typo. Des âmes sans aucun corps pour les lester. 


Paradoxe du temps : ma femme avait 15 ans de moins que moi quand on s'est mariés ; maintenant, elle en a 15 de plus !


Aristocratie, du moyen-âge au XVIII° siècle : un savoir mourir qui s'est réduit à un savoir-vivre. 


Plus il va, plus je me détache du style littéraire classique (du moins chez les auteurs du XX°). Je l’admire, mais la lecture de Céline, Fante, Hemingway etc. m’a ouvert des horizons nouveaux, plus vastes. Je crains de plus en plus que le classique ne tourne au pastiche, et ne puisse plus être que "classicisant" (donc néoclassique, avec tout ce que cela comporte de criticable). À l'inverse, le style comme écart (pas comme délire, me touche de plus en plus. Classique : écrire comme on écrit (Makine) ; écrire comme soi seul (Céline, mais aussi, à sa façon, Chalumeau !). 


Je suis fait pour apprécier Popper car je ne suis pas sûr d’avoir raison, mais je suis sûr que certains ont tort. 


Plus il va, plus je sais de choses. J’entends donc bien des choses comme des répétitions, voire des ressassements. Et comme le niveau des radios dites culturelles ne cesse de baisser, on n’y dit plus que de l’archi-connu. L’écart entre les média et moi ne cesse de croître. J’entends pour la centième fois ce que je connais depuis l’âge de 12 ans, à savoir que Ravel admirait le succès commercial de Gershwin : bonne petite anecdote, bien propice à être répétée jusqu’à l’écœurement. Je sais bien que tous les ans il y a des gens qui ont 18 ans. Mais on ne cesse de s’adresser à des gens de 10 ans – et supposés très crétins. 


Nabokov : "tout ce qui vaut la peine est, dans une certaine mesure, subjectif". Après une longue carrière de prof de philo, j'en suis là : les seules choses vraiment intéressantes sont celles où la subjectivité rend très difficile un traitement conceptuel : art, sexe, rire, bien-être, amour. Donc les domaines où la philosophie se trouve margement inopérante. 

Lot n° 4

Debussy, sonate pour violoncelle et piano ; outre la densité, c'est parfait du point de vue longueur ; assez court ; on arrive à la fin sans être saturé ; pas le temps de s'ennuyer ; comme dit Morand à propos des déjeuners en ville, c'est bien mieux que les dîners, car on n'a pas le temps de se haïr… 


 On ne retient que ce que l'on comprend, et on ne comprend que ce que l'on situe dans un cadre : cadre logique, intellectuel, historique. Une connaissance détachée s'évapore, faute de lien. Quand on repense au cadre (et c'est souvent) sans repenser à la chose, eh bien, sans s'en apercevoir, on rafraîchit le souvenir de la chose, comme si on arrosait à côté et que, par capillarité, ça humidifie le terreau autour de la plante. Il faut donc 1/ que la chose soit entée fermement sur un cadre 2/ que, au moins, ce cadre soit revu de temps en temps pour rafraîchir la chose 3/ le mieux, donc : enseigner la chose en indiquant son cadre : là, tous les facteurs d'incrustation sont présents. Il est absolument vrai qu'on ne connaît bien que ce qu'on a enseigné, et enseigné souvent. 


Des formules qui sont devenues "normales", allant de soi, et qui pourtant sont porteuses d'un état d'esprit : "s'emparer de… " (ou "investir") ; je préférerais "se consacrer à…) ; "pages arrachées à…" ; je préférerais "pages choisies…" Signes d'un changement de monde, de mentalités. Non plus l'admiration sereine, mais l'arrogance du moi. 


La situation où les universitaires excellent à donner le pire d'eux-mêmes (ce n'est pas peu dire), à bafouiller, confondre, hésiter, sortir du sujet, être insolent en voulant louer, traîner en longueurs filandreuses, se tromper en tout : la présentation d'un intervenant, collègue ou autre. C'est la torture blanche. Ces gens qui sont incapables d'improviser croient presque tous, depuis des décennies, qu'une présentation de collègue, ça ne se prépare pas. On voit le résultat. Et ceci, même au plus haut niveau : le Collège de France par exemple nous a fourni (infligé) des moments d'anthologie qui peuvent se réécouter comme des sketches. 


Sur une chaîne de radio "culturelle" : il est question du "bavardage de Heidegger". L'un comprend dans cette formule "la façon bavarde dont Heidegger s'exprime" ; l'autre y comprend "ce que Heidegger dit sur la notion de bavardage". Et on passe comme si de rien n'était – un petit nuage de poussière bien vite évaporé… 


Une photo, assez tardive, de Kundera, avec un large chapeau et un air très "écrivain", "profond', "penseur", "énigmatique". Cela me gêne et entache un peu l'estime que j'ai pour lui. Se prêter à cette petite mise en scène publicitaire… je n'aime pas. J'aime bien plus la photo de K jeune, à une terrasse de café, photo pas très bonne, mais très vraie, et qui me réconcilie avec lui. Ouf ! Oublions le professionnalisme commercial des prises de vue Gallimard. 


On trouve que les diaristes se radotent. En effet : Amiel, Bloy, Léautaud, etc (Gide, un peu moins, car il insère dans son journal de nombreux passages sur la littérature). Mais peut-être ne font-il que dénoncer, du fait qu'ils le couchent sur le papier, l'infini radotage de nos pensées à nous tous…. 


La danse classique me consterne : je sais que cela représente un travail torturant terrible, inhumain, que c'est un prodige d'art, mais le résultat me laisse indifférent. À la rigueur, je supporte un peu de danse "moderne" comme expansion des possibles plastiques du corps (c'est-à-dire à la condition qu'elle soit non-narrative). Inverse pour la peinture : pour moi, le lien (fût-il très ténu) de la peinture avec la figuration est vital ; et le lien (fût-il très ténu) de la danse avec la narration est mortel. Dans le roman, le lien à la narration, fût-il très malmené (les derniers Céline), est absolument nécessaire ; sinon, on a un jeu de langage, des mots qui flottent. Peinture et fiction doivent être reliés au réel, pour montrer l'écart dont précisément on jouit. La danse ne doit pas tenter de narrer, sous peine d'être une pantomime sophistiquée et très pauvre. Woody Allen dit quelque part qu'il a vu un ballet, mais sans connaître l'argument : à la fin, il ne savait pas si c'était une histoire d'amour ou des gens qui essayaient de changer une roue de voiture… Les arguments de ballet de Céline, consternants. 


Pensée française : l'ordre des raisons. Pensée anglaise : le désordre des associations. Idées innées et pensées vagabondes. Jardin géométrique et jardin imprévisible (analogie connue). Rationalisme et empirisme. Suivi et digression. Clèves et T. Shandy… Donc la pensée anglaise plus favorable à la "modernité" littéraire (primat du phénoménologique sur le logique). 


Je disais précédemment : Quelques auteurs dont j'aurais envie de tirer des textes, à n'en plus finir (pour le Lectionnaire) : Valéry, Goncourt, Nabokov, Céline, Gracq (comme critique), Mercier, Huysmans… Y ajouter : Aymé, Queneau, Ramuz, Amiel, Musil, Romains, Pessoa. 


L'artiste classique est assez coincé aux entournures, il a peu de marge ; il est comme un passager dans une étroite cabine de bateau. Il aspire à de l'espace et à de l'air. L'artiste moderne est comblé : il est libre de ses mouvements et ventilé comme un naufragé sur un radeau. Il peut songer à regretter son ancien carcan. 


Documentaire sur Segovia. Gros plan sur ses mains ; ses doigts, magiques, mais horriblement déformés, boudinés d'excroissances musculaires anormales créées à travers les décennies par les exigences particulières de l'instrument : on obtient, visuellement, les mains en crabe de Monsieur Bertin. Cf. Descartes, Règle 1 : l'instrument (ou l'outil) imprime sa particularité au corps qui en joue. 


Musique anglaise : Haendel = Rolls. Purcell = Aston-Martin. 


L'histoire des idées, ce n'est pas, comme disait un de mes vieux profs, l'histoire de la philosophie racontée aux enfants. C'est l'histoire de la philosophie telle que tordue et trahie par sa percolation sociale. Simplifiée, trahie, caricaturée. Cf. la gloire de Schopenhauer à la fin du XIX° s. et aussi au XX°. Cf. comment, ces années-ci, on cite (ou plutôt "mentionne") Lacan (le réel qui cogne ; idée fort ancienne, déjà bien illustrée par Biran) ; ou Deleuze (du "rhizome" comme s'il en pleuvait ; et, depuis février 2022, le "brouillard de la guerre" clausewitzien. Plus drôle encore : "… de quoi ce pourcentage est-il le nom ?" (tentative pathétique d'avoir l'air d'avoir entendu parler de Badiou…). 


Walser : L'Homme à tout faire. Le texte de lui que je préfère. En 1908, une version douce, très douce de ce que sera Mort à crédit : l'expérience d'un jeune homme employé au service d'un inventeur toqué et inconséquent, qui essaie de colmater les fuites. L'épouse de l'employeur, une préfiguration chaste de Mme Merrywin (la famille porte un nom qui fait entiphrése…). 


Fin XX° siècle, les pubs pour les cuisines Mobalpa : une fille belle et sensuelle, et sexy, et provocante, et tout ! Au XXI° siècle, un chat qui renverse un mug. Progrès dans la pureté des mœurs. 


"La force tranquille". Attribué à Mitterrand ; mais vient de son conseiller en com ; qui l'a piquée à Aron ; qui l'a lui-même prise chez Léon Blum. Qui l'a peut-être empruntée à… (il y a une généalogie inversée de ce genre chez Nodier).


Il y a chez John Fante (Les Compagnons de la grappe) un vieux vigneron muet à qui on vient parler ; ressemble à C. McCullers, le Cœur… 


Molière est au-dessus d’Alceste et Philinte : artiste, il est tous, et nous laisse libres (de choisir ou de ne pas choisir). 


Une litote extrême (et ironique) (ex. : "Il n'a pas inventé la poudre") s'appelle, en termes techniques, une "tapinose". Comme la plupart des figures de style, la dénomination est plus sophistiquée qu'elle n'est utile. Mais celle-ci a au moins le mérite d'être amusante. 


Ce que je préfère chez Hemingway : la nouvelle La Capitale du monde. Entre autres vertus, la parfaite récapitulation simultanéiste qui commence par "At this time, while Enrique was binding the two heavy-bladed razor-sharp meat knives…" La tragédie s'annonce. 


Lot n° 3

Roubaud, la trilogie d'Hélène : le n° 1 est exquis, drôle, sympathique, cocasse ; le n° 2 aussi, jusqu'à la moitié environ ; mais les contraintes oulipiennes prennent le dessus, et envahissent presque tout dans le n° 3. C'est très dommage, car la lecture naturelle et plaisante (pas forcément naïve) devient à peu près impossible.


J'avais dit grand bien de l'incipit de Sciascia pour Le jour de  la chouette : 

http://lecalmeblog.blogspot.com/2022/08/sciascia-la-cle-est-sur-la-porte.html

De même pour Venet, Contrefeu, où la toute première phrase, de façon moins subtile que chez Sciascia, mais très efficace, résume et métaphorise tout le livre : 

"Le premier incendie auquel fut confronté le père Philippe Ligné s'alluma dans sa culotte le dimanche 26 juin 1988, à l'occasion du baptême de Grégoire Mourron : Marie-Ange, la mère du nouveau-né, portait ce jour-là une robe d'été vert pomme au décolleté plongeant, et resplendissait comme une madone."


Romains HBV 4-1117 : "Ce qu'il y a toujours eu de prodigieux dans les ressources de l'amour me paraît décuplé quand il devient lui aussi refuge, réussite et miracle parmi l'ignoble désordre du monde... Et quelle qualité de refuge ! Tour d'ivoire. Murs de diamant. " 


"On ne traduit pas des mots et des phrases, on traduit des effets". (Josée Kamoun)


hypallage : Roubaud, Hortense : 

1/ "Les premiers petits seins suédois tout nus, aperçus sur les écrans timides au début des années 50." 

2/ "Pas une voiture, pas un autobus T (arrêt facultatif) ne venaient troubler le silence méditatif des rues (ni le silence des rues méditatives, d’ailleurs). 

3/ "La municipalité, dans une crise de verdure momentanée, a planté deux petits faux acacias pessimistes" 

4/ "Sa main, rêveuse toujours (nous disons « main » pour « Hortense » ; c’est Hortense qui est « rêveuse »."


Nabokov, Lolita ; HH note : qu' "un capot rouge dépassait d'un autre [garage] un peu comme une brayette"  Kahane : "à la porte d’un autre, un capot rouge saillait comme une brayette médiévale" ; c'est bien sûr la voiture de Quilty, et l'interprétation obscène est donnée par HH lui-même. VO : "from another a red hood protruded in somewhat cod-piece fashion". Voici ce qu'en dit Online Etymology Dictionnary : also codpiece, mid-15c., in male costume c. 1450-1550, a bagged appendage to the front of close-fitting breeches, "often conspicuous and ornamented" [OED], from Old English codd "a bag, pouch, husk," in Middle English, "testicles" (cognate with Old Norse koddi "pillow; scrotum"). Et ce que j'en dis : cela m'a fait repenser à mes réflexions sur le "hot-dog" (cf. Lot n° 2).


Satire, de satura, « rempli » (saturé), désignant par extension, le « mélange ») = on donne priorité au contenu, aux contenus, sur la structuration, sur la forme ; cf. la "farce", le "pastiche", (pasticcio) = le pastis, le désordre (L'Affreux pastis de la rue des Merles). Tout fait ventre. Pot Pourri, olla podrida. Voir la Satire première de Diderot (trop négligée). Le vrac. La matière plus que la manière. Aux antipodes du classicisme, où la forme importe plus que le contenu. 


On dit "à un moment donné, alors que le moment n'est pas donné du tout. On devrait dire "à un certain moment", … ce qui est d'ailleurs le contraire de "à un moment certain". Comme on dit "sûrement" pour dire que ce n'est pas sûr ; ou "sans doute", pour dire "probablement", c'est-à-dire qu'un doute est possible, et même conseillé. 




Lot n° 2

Pour un éventuel (et improbable) lecteur de ce blog : la lecture à la suite est très déconseillée (ruptures de ton et de niveau incessantes, et assumées). Au mieux, à picorer. 


La plus belle de toutes les musiques : peut-être le 15° quatuor de Mozart. La plus voluptueuse : Haydn, Quatuor op 33 n° 3 (Oiseau), 2° mouvement.


J'ai peut-être (probablement) l'esprit mal tourné ; mais il me semble assez évident que le mot "hot dog", "chien chaud" doit venir de la ressemblance évidente entre la saucisse et la verge d'un chien en chaleur. Je ne trouve cela nulle part sur le web. Entre mille (entre toutes), l'image donnée par wiki est pourtant évocatrice... 


Des mères de famille dépriment (ça se comprend) parce qu'elles maternent tout le monde, enfants et mari, parents, et que personne en revanche ne les materne. Pendant des décennies, j'ai enseigné sans que personne ne m'enseigne, j'ai conseillé sans que personne ne me conseille… 


Il doit m'arriver de réécrire des idées, avec de légères variantes. C'est probablement que j'y tiens ; et comme je ne suis pas sûr d'avoir déjà rédigé, je le refais. Tant pis. Décidément, le modèle du jazzman qui reprend les standards en les variant un peu, ce modèle s'applique bien à moi. C'est sur ce modèle que j'ai conçu l'enseignement de la philosophie, à la fois répétitif et innovant.


Un de mes premiers émerveillements d'Internet : copier en un instant le texte intégral (pourtant peu copieux) de Pérès : Grand Erratum. 


Vers 1996, on me téléphone un matin. Le directeur des Ed. de l'A***. Il me dit qu'il a reçu ma traduction de Rilke, qu'elle est merveilleuse, qu'il a adoré, qu'il a voulu me le dire tout de suite, depuis le Salon du Livre où il se trouve. Et donc (donc !!) si je trouve un financement, il me publie volontiers. Je lui dis gentiment que je ne quémande pas. Puis il enchaîne : au fait, j'ai un traducteur pour des opuscules de Schopenhauer qui me fait faux bon, vous ne reprendriez pas la traduction ? Je lui dis que je traduis seulement de la poésie, et presque uniquement du Rilke. Ah bon, c'est dommage... Moralité : il s'est dit, je vais le couvrir d'éloges ; s'il trouve un financement, je peux publier son Rilke sans dépense, mais, surtout, en l'appâtant ainsi, je vais me trouver un remplaçant pour mon Schopenhauer en rade. 


Libé, Télérama, pathologie du calembour crétin systématique – insignifiant, ou bête, ou méchant, voire les trois. Facilité répugnante pour faire une accroche, qui n'accrochera que les imbéciles camés au fun (il faut reconnaître qu'ils sont nombreux) – et de faire passer dans la prétendue "information" (guillemets) la partialité et la mauvaise foi sous couvert d' "humour" (guillemets). Une exception, une, que j'aime à citer, car une attaque est drôle si, partagée ou non, elle a du sens, et si la formule tombe bien : quand M. Attal devient premier ministre : "Macron nomme le cadet de ses sosies."


Entendu cet admirable dicton d'un "petit" pays (balte) : "Si on n'est pas à la table, on est au menu". À méditer. Cela me rappelle la formule de Bismarck : "Dans une coalition à trois puissances, il faut être une des deux." 


J'ai trouvé ceci sur la Toile, en essayant de me renseigner sur les arcanes des couleurs et de leurs mélanges : "le rouge mélangé au vert produit toujours des nuances de brun. Cela se produit parce que le rouge et le vert sont des couleurs opposées l'une à l'autre. Selon la quantité de rouge ajoutée au vert, la nuance de brun peut apparaître plus rouge ou plus verte.

(https://www.adobe.com/fr/creativecloud/design/discover/color-guide-green.html)


Entendu : "il y a d'autres aujourd'hui dirigeants européens qui…"


Collègue : je suis dans le bureau que je partage avec lui ; il ressort, il referme à clé = ne pense même pas qu'il y a quelqu'un dans le bureau. Si je suis en train de discuter avec une étudiante, c'est encore plus indélicat… Ce n'est pas de l'égoïme mais du pur et simple égocentrisme. Ce n'est pas "notre bureau" ; c'est le sien. On dira : nous ne nous y rencontrons pas souvent, et l'habitude se prend de refermer à clé. Certes, mais justement, le fait de s'y rencontrer étant rare, il devrait un peu se remarquer.


Le journaliste donne la parole à son interviewé pour la lui couper avec la dernière insolence, par une fadaise, une sottise, une injonction de dévier de l'idée que l'interwievé n'a pas eu le temps de formuler, vers un thème plus vendeur, plus racoleur, car plus standard. Toujours ramener au très connu, au cliché du jour. Ça rassure l'auditoire, car cette banalité était précisément ce à quoi le couillon lambda était en train de penser : un bon point pour le journaliste : "il est comme moi !".


J'admire Starobinski, qui aime Poliakoff, que je n'aime pas. J'apprécie J. Clair, qui aime Balthus, que je n'aime pas. Etc. Dans un couple, on ne peut pas être d'accord sur tout. Il faut faire des concessions. Mais avec les auteurs, les concessions ne peuvent pas être réciproques !


En 2010, un critique à Nonfiction, le quotidien des livres et des idées écrit : "… Paula Dumont nous donne l’impression de devenir intelligents ! Elle enrichit même notre vocabulaire (savez-vous ce que veut dire "imprécations", "acrimonie", "être bégueule", "argutie", "jocrisse", "impécuniosité" ??)


Gide est aussi naturel dans ses entretiens radiophoniques qu'il est spontané dans son Journal.


Parfois j'écoute de la musique de façon très concentrée, et je n'entends absolument pas ma mâchoire qui triture bruyamment le chewing-gum : cela s'efface, comme souvent (heureusement) mon fidèle acouphène de l'oreille droite. Le chewing-gum ne me gêne pas plus, ne parasite pas plus mon écoute que la pièce autour de la TV, dans la pénombre, quand je suis bien concentré sur un film. S'annule tout seul. Peut-être parce que cela provient de moi, et n'a pas le même statut que les bruits d'origine externe, intrusifs. Mais pour les acouphènes, point trop n'en faut (cf. Céline). 



Rafale n° 1

Souvent, chez Perros , des formules magnifiques sur l’essence de la poésie :  ”Le présent retrouvé” : formule, qui s’appliquerait à un des P...