Langage. Ce n'est pas que j’accorde par principe ma confiance aux gens qui parlent un bon français ; mais je me méfie de ceux qui parlent un français dégradé (comme l’air ambiant). C’est mauvais signe, car un bon ouvrier doit avoir de bons outils, et les soigner, les dorloter. Et le français relâché (qui en arrive à ne plus être du français, bien qu’il n’y ait pas de frontière précise) le français relâché, donc, permet toutes sortes d’approximations, ambiguïtés, interprétations douteuses, qui interdisent tout sérieux dans la transmission et a fortiori dans l’interprétation. On ne finit pas ses phrases, on jette les adjectifs dans le désordre, on assimile subjonctif et indicatif, futur et imparfait ; on parsème son propos (voire on le tisse) d’allusions à des chansons, à des films supposés ”cultes” ; on multiplie l’argot et le néologisme, l’anglicisme bancal, la citation fausse, tronquée, attribuée à tort. On crée le flou, on établit le douteux (dans les deux sens : indécis, mais aussi suspect). Et, surtout, on se garde bien de dire ce qu’on dit, en criblant le propos de modalisateurs qui suggèrent tous : ”je dis cela, mais ce n’est pas très précis, c’est une façon de parler”. Ce faisant, on crée un écran de fumée avec des ”jveux dire”, ”on pourrait dire”, ”j’ai envie de dire”, ”on dira”, ”j’ai failli dire”, ”j’aurais presque envie de dire”, ”quelque part”, ”un tout petit peu”, etc. etc. Dont le merveilleux et très juste résumé est le célèbre ”jdiça, jdirien !” Sauf qu'on dit pire que rien : on augmente la confusion. Assez souvent, on dit le contraire de ce qu’on voulait dire, mais on suppose semble-t-il que l’auditeur traduira. L’inconvénient, c’est que sur de telles bases, et en des propos de même farine, on va exposer et commenter les problèmes du monde, les guerres, en des infinis émiettements de nuances sans portée, qui ont la vertu de faire durer indéfiniment des ”débats” qui seraient réglés en deux lignes nettes, avec des mots et des constructions ayant un sens clair. Mais ce serait une catastrophe pour les média qui vivent de l’indistinction même de cette rumeur. Chaos, bourbier sémantique et syntaxique d’où émerge (régal sans pareil pour le désabusé ! somptueuse dénégation !) le rappel sempiternel et moralinisateur de Camus : ”Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.”
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Langage : ”Géorgie” : que ce soit l'état du Caucase ou l'état des USA, on met un accent aigu et donc on prononce en 3 syllabes. Exemple : "Désolé, jpeux pas ; ce soir Géorgie !"
Langage : On ”doit dire ”c’est pain bénit" et ”non C’est du pain bénit", et encore moins ”c’est du pain béni.”
Langage : ”cantatrice”, ne se dit plus : ça stigmatise celles qui ne le sont pas. Il n’y a plus que des ”chanteuses”, de Sheila à Kathleen Ferrier.
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Chats. Commentaires (en excellent français) d’un.e auditeur.trice de Youtube, à propos de Symphonies de Haydn : 1/ la Symphonie n° 3 : ”Une musique légère et chantante, baignée de lumière. Elle glisse dans l’air avec une douceur qui effleure à peine l’oreille. Mes chats, éveillés par cette vibration, se mettent à courir derrière elle, comme si la musique avait une queue à attraper.” 2/ la symphonie ”La Surprise” : "Mes chats apprécient toujours la musique orchestrale et instrumentale de Franz Joseph Haydn et écoutent souvent ses œuvres. Ils ont vécu une expérience inédite avec la « Symphonie Surprise », où ils ont manifesté un étonnement partagé lors du fortissimo du deuxième mouvement. Habitués à cette fantaisie musicale, ils y répondent désormais par des sauts verticaux synchronisés. Il semble que ce comportement soit devenu peu à peu une sorte de rituel leur permettant d'interagir avec la symphonie.
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Brièveté. Perros évoque souvent la forme brève, inachevée (forme peu formelle) qui est dans sa manière. Il dit très joliment : écrire ”sur le pouce”. Car ”On ne commence un travail de longue haleine qu’avec la certitude de ne pas être dérangé.” Cela me fait songer à l’influence des conditions sociales sur la forme littéraire. Aux USA, on connaît bien la figure du romancier débutant, désargenté, qui doit travailler dur pour gagner sa vie, aller de petit boulot et job minable, et n’a que très peu de temps et de fraîcheur pour écrire (exemple type : Carver). Il fut un temps où la forme brève, aphoristique, était liée à une vie aristocratique (maximes de La Rochefoucauld) où l’on dédaignait de détailler (Le vrai sire châtelain, etc…), où on laissait les gros volumes aux érudits laborieux – ou les romans interminables aux femmes éperdues de fiction chevaleresque. Mais la brièveté d’un Carver (ou autres) n’est pas la compendiosité dense du moraliste, très brève, mais très complète, parfaite quant au fond et quant à la forme. Chez l’Américain impécunieux, on a une écriture lacunaire, allusive, une esthétique de l’incomplet. Une tranche (et non une épopée) de vie (et non de sagesse). Souvent d’ailleurs, le poème se substitue même à la nouvelle, car plus bref encore, s’écrivant sur le genou.
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Il y a parfois chez Perros des phrases magnifiques, galbées, son et sens, qui remplissent admirablement la bouche, qui méritent d’être savourées à voix haute - per os. Rappel : "Ce soir, je regardais Paris faire naufrage à mes pieds, mourir doucement au rythme capricieux des mille et mille scintillements de sa coque gonflée d’hommes."
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Sujets. Bonne nouvelle : il n'y a plus de "problèmes", plus d' "événements", il n'y a que des "sujets". Non pas des sujets d'inquiétude ni de réflexion. Mais des "sujets" susceptibles de donner lieu à un article ou à un reportage. Le tri se fait entre ce qui est formatable selon les canons médiatiques et ce qui ne l'est pas (= ce qui demanderait explication précise, et ne donnerait pas lieu à un micro-trottoir). Ce qui n'empêche pas les commentateurs et les politiques de faire sans cesse des "hors-sujet", car, ici, "sujet" signifie "la question posée" (comme un "sujet de bac", ou un "sujet de dissertation". Répondre à côté de la question n'est nullement répréhensible, tant qu'on reste dans le cadre du "sujet" au sens journalistique. De toute façon, que la réponse soit hors-sujet, tout le monde s'en moque puisque personne ne s'en aperçoit.
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Souvenir. UFR de Philosophie, début 2° semestre fév 2010 ; 1° cours de deuxième année. Au premier rang, un gars, assez costaud, l'air plutôt sportif, avec un T-shirt jaune vif, imprimé d'un gros panneau de signalisation, genre de ceux qui représentent des kangourous en Australie. Mais là, stylisé, on y voit un homme qui encule le kangourou. J'ai été un instant perplexe, et puis je me suis dit : c'est normal, c'est l'Université.
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Montherlant : "De rire en rire, jusqu'où ne descend-on pas ?" (Essais, Pléiade p. 1269).
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Quand une émission de radio de qualité se déroule en public, la qualité baisse toujours ; de façon plus ou moins spectaculaire, mais toujours. Les participants sont enclins à faire des blagues, à "mettre les rieurs de leur côté", à disloquer leur propos. L'un (j'ai la charité de gommer les noms) fait le petit marquis ; l'autre fait de l'humour ; d'autres, qui, en studio, plaisantent, en public, sont à la limite de la "déconne". Cela me fait songer qu'à l'Assemblée nationale, quand on a mis des caméras en commissions, le sérieux et l'utilité se sont effondrés illico, au proféit de "numéros" destinés, non aux députés, mais aux téléspectateurs. On ne parle plus à celui à qui on s'adresse, mais on cligne de l'œil sans cesse vers le public, réel ou possible. La foule avilit par la simple pensée de sa présence.
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On ne voit jamais un homme politique remettre à sa place un journaliste insolent, qui lui pose des questions en termes tendancieux, qui lui coupe la parole (on coupe la parole au président de la République ; pourquoi un gosse ne couperait-il pas la parole à son instit ?), le politique doit faire celui qui n'a rien remarqué. Qui a le pouvoir ?