Symétrie et asymétries. Un des principaux arguments de Descartes pour faire de la glande pinéale le point privilégié de rencontre entre âme et corps, c’est qu’elle est, dans le cerveau, une glande parfaitement symétrique et centrale ; et comme nous avons deux oreilles et ne percevons qu’un son, etc, il est naturel (pour D.) de considérer que c’est là que se fait le rassemblement des perceptions (je dis ”rassemblement” faute de mieux, car il n’est guère de mot qui convienne parfaitement à cette union énigmatique). Bref, la symétrie est l’argument principal. Je note (cela semble anecdotique, mais…) que Descartes, traitant de l’amour, passion par excellence, nous confie son goût particulier pour les femmes ”louches” (= affectées de strabisme). La passion, distorsion que le corps inflige à l’âme, a pour exemple privilégié une asymétrie (Malebranche parlerait d’une inversion de l’Ordre). Analogiquement (si on continue librement sur cette thématique), l’harmonie des jardins loués par Descartes pour leur beauté rationnelle, tient en grande partie à leurs effets de symétrie. Au XVII° siècle, la symétrie est valorisée. À l’inverse, le XVIII° siècle, plus sensible aux plaisirs physiques, aura une dilection pour les asymétries, les diagonales. Ex. : Les hasards heureux de l’escarpolette, ou le portait-minute de de l’Abbé de Saint-Non (ou Nom). Notons aussi que la symétrie est une, et que l’asymétrie est multiple, variable. De même que la vérité est une et l’erreur multiple (pour un rationaliste du XVII° siècle). Non que le XVIII° s. aime l’erreur ; mais il s’intéresse, plus que son prédécesseur, aux plaisirs et aux singularités. Cela ira jusqu’à l’obsession sadienne de la déviation. Le sadisme en germe chez Descartes ! Même si Descartes le dévalorise, il en saisit l’essence perturbatrice pour l’ordre intellectuel et spirituel. P.S. : on pourrait aussi déployer la portée de l’association très peu cartésienne entre ”hasards” et ”heureux”…
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Simonin, Le Hotu : II, III "Peut-être est-ce l'effet de la solitude, du loisir total, de l'absolu détachement du problème du steak biquotidien, mais depuis quelque temps, Paulo gamberge fort et de plus en plus fréquemment." L'air de rien, on est très près de Hegel pour qui l'homme doit d'abord satisfaire ses besoins élémentaires ; tant qu'il n'y était pas parvenu, toutes ses pensées étaient orientées vers ce but utilitaire qui apparaissait comme seul désirable. Mais, une fois repu, l'homme s'aperçoit qu'il n'est pas totalement satisfait, qu'il lui manque quelque chose, il ne sait quoi ; et c'est là qu'il devient penseur, artiste, gastronome, astronome, etc. Hegel le dit en des termes plus ardus et hardis : ayant incorporé physiquement une partie du monde, il n'a plus de besoins, mais il lui reste des désirs, qui lui révèlent sa dimension méta-physique, et le pousse à l'incorporation symbolique de ce monde. Autrement dit, Il se met à gamberger...
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Simonin, Confessions d’un enfant de La Chapelle. Pendant la 1° guerre mondiale, on se réfugie à la campagne, dans la Bresse, où rien ne manque. À preuve, le goûter des enfants, après un solide déjeuner et avant un copieux dîner : ”Le goûter bressan, tel qu’il est pratiqué à l’époque, ferait à La Chapelle figure de repas de gala. Il débute par un flan aux foies de volaille, se poursuit par un poulet à la crème, puis une seconde volaille rôtie. Après une brève pause, vient un fromage blanc aux herbes et, couronnant le tout, des gaufres de maïs et des confitures. Le café est généralement expédié rapidos.”
À propos du livre dans son ensemble : vu l’époque, le milieu, et quelques autres paramètres, il n’est pas étonnant que les analogies soient nombreuses avec Mort à crédit (et aussi avec La belle Lurette). Elles sont parfois inévitables ; parfois, peut-être, décalquées. Je m’amuse à noter les simulitudes (le certificat d’études, les dentelles). Mais le plus beau, c’est l’incipit, transposition-hommage virtuose au grand modèle du Bildungsroman célinien : ”Je suis venu au monde à crédit” ! Ce n’est pas, littérairement, un bon livre. C’est écrit au fil de la plume, et l’écriture y connaît des bonheurs et des malheurs. Les dernières pages sont très dures ; elles rompent brutalement avec la bonne humeur dans la mauvaise fortune qui baigne l’ensemble du livre.
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En mythologie, l'Aurore était amoureuse (problématique) de Céphale. C'était très vrai pour Valéry : au petit matin, il pensait, mieux qu'à tout autre moment. Pourquoi (autant que je sache) ne fait-il jamais allusion à ce mythe, qui semble pourtant lui aller comme un gant ? Il use seulement du substantif ”céphale” pour désigner la tête, le cerveau. Il préfère Memnon où la lumière du jour fait chanter la pierre.
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Le sophisme du jambon. Jadis, je parlais à mes étudiants de ce passage de Montaigne contre les vaines ratiocinations où il prend comme exemple celle-ci : ”Le jambon donne soif. La soit fait boire. Boire désaltère. Donc le jambon désaltère”, et conclut qu’il vaut mieux réfléchir à autre chose qu’à de telles billevesées. Voyre… Les étudiants avaient du mal à décortiquer le sophisme, à désigner le point précis de trucage. Verbalement, on a une cascade de causes et de conséquences qui, pour l’auditeur distrait, sont de même nature. Or il n’en est rien. Le jambon donne soif, OK. Boire désaltère, OK. Mais l’arnaque est dans ”la soif fait boire”. Non : la soif donne envie de boire, et on ne boit que si on a quelque chose à boire. Il y a donc une condition extérieure exigée pour que la causalité ait lieu. Une question de fait se glisse en douce dans une cascade d’implications automatiques.
J’ai songé à ce sophisme il y a peu d’années, à propos de la dette. J’ai entendu tenir le raisonnement suivant : la dette, ce n’est pas un problème grave, car ça se rembourse par l’inflation et la croissance. Déjà, l’idée de rembourser par l’inflation ne me semble pas très morale, pais passons. Ce qui m’intéresse, c’est ceci : encore faut-il qu’il y ait de l’inflation et de la croissance. Or ce n’est pas garanti du tout (surtout pour la croissance). De même qu’il n’est pas garanti qu’il y ait à boire quand on a mangé trop de jambon. C’est supposer une causalité automatique, sans conditions, dans un processus dont un point est éminemment conditionné. Et comme une chaîne a la solidité du plus faible de ses maillons…
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Ce n'est pas seulement pour Mozart, c'est pour toute la (vraie) musique que le plus beau est le silence qui suit. Ce pourquoi il faut vite l'abolir par de bruyants et discordants frappements de mains.
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Je ne suis pas admirateur de Brassens. Mais j'aime y trouver parfois des réussites. Par exemple ce début de chanson: "Au village sans prétention, j'ai mauvaise réputation". C’est bref et allant. C’est l’octosyllabe populaire français type (celui qui est en basse continue dans tous les romans de Céline). Le "sans prétention" est un autoportrait express, psychologique et social (anti-social, ou a-social). Qui suppose, en creux, un portrait de l'auditoire supposé, qui sait apprécier ce genre de réputation, où le mot "mauvaise" est valorisé (”ce n’est pas pour me vanter, mais j’ai mauvaise réputation”). Qui suppose aussi, en creux, un village bien étriqué, conformiste, avec ses rituels patriotiques et religieux, avec sa morale réduite aux convenances, qu'on est fier de choquer. Trois portraits en deux mots, c'est très dense ! c'est plus qu'une absence de redondance.
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Un journaliste très connu (inutile de le nommer, ils font tous pareil) : "... les élections en Saxe-euh ... je ne sais pas prononcer, je ne parle pas allemand... " En effet, "Anhalt", ce n'est pas prononçable pour un non-germaniste, c'est bien trop compliqué, cabalistique, rebelle au gosier normalement constitué d'un homme de médias. Toujours cette coquetterie racoleuse d'ignorer l'allemand, ("je suis comme vous" ; "l'allemand est une langue difficile") ; d'ignorer les langues en général (= "je découvre comme vous un nom exotique"). L'autre signe du racoleur médiatique : l'ignorance totale des mathématiques ; c'est une fierté. Mais l'ignorance de tout devient une fierté (attitude bien plus ancienne que Wikipédia ou que l'IA). Si par malheur on dit quelque chose de précis, il faut ajouter fissa une modalisation : "un des lieux les plus importants du commerce mondial, c'est le détroit de Malacca, je crois..." Le dire sur le mode d'un savoir net serait faire insulte aux auditeurs qui ne le sauraient pas. Stendhal disait : "Tout bon raisonnement offense". On peut dire : tout savoir est une insolence, une arrogance. Et même, une "arrogance de classe" : ne pas s'excuser de connaître le nom du détroit de Malacca (ou, pire, la date du congrès de Vienne !) est un signe de mépris pour l'auditoire, pour le peuple, une affirmation sournoise de "distinction". La savoir quel qu’il soit est un instrument destiné à humilier ceux qui ne l’ont pas. Le bon journaliste doit appliquer le principe de Bartelt : "Moins on en sait, mieux ça vaut. Tu écris pour des ignorants. Ne les déçois pas : sois ignorant toi-même."
Le même journaliste (c’est une mine, car il est peut-être le plus niais de la profession, donc le plus candidement explicite) ; le même journaliste donc demande à des spécialistes : ”Pensez-vous que les Français consentiraient à mourir pour l’Ukraine ? Moi non.” Admirable neutralité professionnelle. Mais ce n’est là qu’un début, sinon je ne mentionnerais pas cette broutille déontologique… Répondant malgré tout à ce coup d’envoi très biaisé, les spécialistes disent que les Français seraient favorables à 70 % (je crois) à une action en Ukraine ; alors notre homme résume et conclut : ”Bon, on verra quand les premiers drones russes seront tombés sur le territoire”. Autrement dit, quand les connaisseurs, malgré le biais que j’ai infligé, concluent ”oui”, j’ai le dernier mot en faisant la synthèse : ”non”. Et hop, on passe à autre chose. Par exemple à la désinvolture scandaleuse de Trump dans le traitement de l’information et à l’égard de l’avis des spécialistes…
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La tragédie he Humbert Humbert : l'adolescence, vouée à l'obsolescence.
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Se laisser mener par l'eau. Avec Rousseau, c'est l'extase de se laisser bercer et soustraire du monde. Avec Guérin (dernière page du Cahier vert), c'est déjà un voyage, mais simplement évoqué, envisagé comme un peu aléatoire, au fil de l'eau (on retrouve quelque chose de voisin chez Jaccottet). Avec Rimbaud, ça s'anime considérablement en aventures et en visions. Avec Rousseau, bonheur du rien, quiétude du moi. Avec Guérin, tentation du peut-être. Avec Rimbaud, explosion du moi. Aux deux extrêmes, le moi disparaît : ou bien il s'efface, ou bien il s'éparpille. Je ne sais pas (je doute) si on a bien repéré dans la dernière page du Cahier vert une amorce, une esquisse, et presque une incitation à la passivité créatrice : un marchepied vers le flamboiement visionnaire de Rimbaud. Bien sûr, le coup de force de Rimbaud, inaugural de toute une "modernité", sera de ne plus se laisser aller sur le bateau, mais carrément de devenir le bateau. Ce qui est une façon d'accéder à une impersonnalité lyrique et poïétique là où Rousseau aimait à gommer sa personnalité.
[digression : devenir le bateau, c’est devenir du bois ; ce qui est aussi le fait des Assis, mais de façon antipodique : bateau = démultiplication de la personnalité aux dimensions du monde ; chaises : invasion paralysante de la personnalité par le statisme morne de la bibliothèque – ce qui est l'inverse d'un voyage]
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Stendhal, on le sait, réduit la "narration" d'une séance de baise à un simple point-virgule. Simonin procède autrement dans l'ellipse : un simple retour à la ligne : Mâ'me Communal s'empêche de crier de plaisir :
"... que les locataires comprennent pas qu'Armand, c'est l'homme fort !
La porte du palier claqua. Mâ'me Communal se tirait..."
C'est le retour à la ligne qui, de justesse, signale au lecteur que les ébats ne sont pas interrompus par une porte qui claque mais en marque la fin, la conclusion (étymologiquement, la fermeture), en une sèche proposition indépendante, objective et claquante comme une phrase de Flaubert. L'explication, très sèche elle aussi, est donnée après : c'est Mâ'me Communal qui s'en va. L'auteur n'a pas besoin de nous expliquer que Monsieur Armand n'est pas un sentimental. Soit dit en passant : un procédé commun à Céline et à Simonin, et au fond à tout le ”roman parlant”, où c’est l’oral qui est le modèle de l’écrit : on indique ce qui a été dit, et c’est seulement après qu’on mentionne qui l’a dit, ménageant ainsi à l’écrit un instant d’incertitude que l’oral ne connaissait pas. D’où aussi la difficulté (paradoxale) de lire à haute voix le roman parlant : faut-il, par l’intonant, suggérer qui parle ? C’est annuler le décalage temporel vooulu par l’auteur. Mais cela contraint à une neutralité , une impersonnalité contraires au jaillissement de l’oralité.
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"Prélude" signifie "avant le jeu". Le musicien accorde son instrument, mettant ainsi son oreille et celle de ses auditeurs au diapason et au mode qui vont être utilisés. On joue un peu pour se préparer au vrai jeu. De même au tennis, on échange quelques balles pour se chauffer ; c'est ce qu'on appelait jadis "peloter". C'est en ce sens qu'il faut comprendre le titre du roman de Balzac "La Maison du chat qui pelote" : c'est une maison dont l'enseigne représente un chat jouant au jeu de paume. Mais on ne peut que penser à un autre jeu de paumes : "peloter" au sens usuel : un prélude, une mise en forme, une mise en appétit. On commence par une esquisse pour se préparer aux choses sérieuses. Occasion de rappeler la belle définition d'Aristote (dans la Poétique) : "Le commencement est ce avant quoi il n'y a rien, mais qui réclame autre chose après soi."
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Le Deus ex machina. Il est réprouvé par Aristote : un dieu ne doit pas intervenir pour régler un problème insoluble. N'empêche qu'on a beaucoup utilisé cette méthode rudimentaire. Dans l'Amphitryon de Molière, Jupiter vient débrouiller toute cette confusion. Dans Tartuffe, un messager vient opportunément dire que nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, et hop, la famille est sauvée des griffes du sacripant. Dans Don Giovanni, le malheur s'est répandu partout, mais le méchant est puni, alors tout est bien qui finit bien : dansons ! Dans Cosí, on a appris, plutôt deux fois qu'une, que l'amour est voué à l'échec, mais on boit une coupe de champagne, et on désapprend cette fâcheuse science : on va se marier comme si de rien n'avait été (le trio ”Soave sia…” avec ses deux divines dissonances, puis la consonance finale, en est le microcosme). L'harmonie classique elle aussi connaît ce procédé, nommé ”tierce picarde” : un morceau en mineur et, à la toute fin, par la vertu d'un dièse, on clôt sur un accord majeur qui donne un joli coup de soleil après toute cette ombre. Comme quoi il y a bien longtemps qu'on sait qu'il faut mentir éhontément pour ne pas trop attrister les gens, pour leur maintenir un bandeau sur les yeux quant à leur lamentable condition. Qu'il ne faut pas désespérer Billancourt.
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Scarlatti et Bach vivaient dans des sphères qui ne communiquaient pratiquement pas. Et pourtant, ils ont recouru à un procédé identique : Bach a reçu de Frédéric II un thème très bien venu, dont il a fait ”L’Offrande musicale" ; quant à Scarlatti, c'est de son chat qu'il a reçu un thème très original, dont il a fait une splendide fugue. Chacun son roi !
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Le croirait-on ? Céline avait conçu le principe du casque audio à réduction de bruit, et ce dès son texte de jeunesse publié sous le nom de "Guerre" : "Dans l’ombre de ce tabac, c’était un bruit du tonnerre de Dieu, surtout en plus du piano mécanique. Quand tout le monde gueulait ensemble ça me faisait à moi-même une espèce de silence dans mon oreille. Bruit contre bruit."
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La réalité, c'est dangers et obstacles partout. Or l'enfant qui naît est si démuni qu'il faut lui ôter tous dangers et tous obstacles. La vie ensuite se passe à s'habituer aux dangers et obstacles dont on a, dès l'âge le plus tendre, appris par expérience qu'ils peuvent ne pas venir me contrarier.
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Montesquieu : "Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité ; mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le Sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges."