On se dit : "je ferai ça quand j'aurai le temps...", et puis c'est le temps qui nous a. Exemple : le monumental et passionnant "Morier", dictionnaire de poétique et de rhétorique, qui n'est pas seulement une liste de définitions, mais surtout un trésor de réflexions. On se dit qu'on le lira quand on aura le temps (à la retraite), et puis, on ne le lit pas. On se sent coupable d'être limité, vieux, fatigable, cerné de to-do-lists, de to-read-lists, to-hear-lists accumulées depuis des décennies comme autant de reproches de qui ont fut à qui on est.
Et pourtant, si on ouvre Morier, dès la toute première (et brève) notice, une remarque de grand intérêt : le français, chacun sait ça, est oxytonique : on accentue la dernière syllabe : "L'amour s'en vA" (drôle de choix... ; enfin passons, puisque tout passe). On marque la dernière syllabe. On pense donc que le français n'est pas mesuré selon la quantité, mais selon l'accent. Le "A" bien net et sec, nous paraît court, et l'on en conclut que le français n'est pas, comme d'autres langues, stucturé autour de la quantité, de la longueur des syllabes, mais de leur accent. Or (c'est ce que souligne Morier) si l'on enregistre finement, on voit que la syllabe finale, pour être marquée, prononcée plus fort, doit bénificier d'un surcroît inaperçu de durée. L'accentuel est donc aussi quantitatif, et il y a bien en français des brèves et des longues, comme en latin. Distribuées autrement puisque l'accent-longueur est déplacé entre les syllabes selon leur position dans la phrase : il glisse. Mais nous avons passé notre pauvre vie à parler selon la quantité sans le savoir...
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Les après-guerre sont des avant-guerre qui s'ignorent.
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Une idée à mon avis essentielle :
Francis Wolff, extrait de sa participation au Nouvel esprit public, de Philippe Meyer :
"Ce qui fait qu’on peut dire que des valeurs sont universelles, c’est qu’elles sont formelles, elles n’ont pas de contenu substantiel. Il y a souvent une confusion entre le contenu substantiel (par exemple culturel ou religieux) et les valeurs seulement formelles de l’autre (la laïcité, le droit du contradictoire sur le plan juridique…). C’est parce que ces valeurs sont formelles qu’elles peuvent devenir universelles, quel que soit le contenu substantiel des cultures qui le portent."
À l'opposé donc de la vulgate marxisante : les valeurs "bourgeoises" sont nulles et non avenues car elles ne sont que formelles, c'est-à-dire vides. Les "libertés formelles" ne permettent pas de payer son loyer, donc elles sont une illusion, etc..
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L'amour est une denrée périssable, mais personne ne connaît la date de péremption.
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Aristote : toute action a deux effets, l’un sur la chose produite, l’autre sur le producteur : poïésis et praxis. La statue est faite, et le sculpteur est fatigué. Mais il y a aussi une praxis à long terme : le sculpteur s’est entraîné, amélioré (s’il y a répétition cumulative). Certaines choses sont faites uniquement pour la poïésis (choses à vendre p ex) ; d’autres uniquement pour la praxis : la copie de l’élève, qu’on jette car elle ne sert qu’à la formation de l’élève.
L’IA générative sert magnifiquement la poïésis : le rapport est fait ; et il n’y a nulle praxis (sinon qq clics et prompts peu fatigants et peu formateurs). C’est très commode de ne pas être fatigué. Et c’est dangereux de ne pas s’améliorer. Mais ce dernier aspect passe inaperçu. La praxis à long terme est toujours infinitésimale, donc invisible, alors qu’elle est essentielle. La praxis à court terme est réduite à presque rien : on n’est pas fatigué, on s’en aperçoit, et on est ravi. Plus l'IA est efficace en poïésis, plus elle rend difficile la perception de ce qu'elle nous retire en praxis. On sait ce qu’on gagne ; on ne voit pas ce qu’on perd.
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Simonin, Du mouron pour les petits oiseaux :
"Mis à part le député, le curieux, le came[lot], le comédien ou la comédienne doués, le prédicateur en Carêmes et quelques filles de joie inspirées, rares sont les gonzes et les gonzesses aux cordes vocales synchronisées à la pensée. Le plus grand nombre, en dehors des pros de la baragouinette, est assuré de jacter sur le tempo d'une émotion, évaporée déjà, ou au contraire sur celui d'une autre qui point seulement."
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J'avais récemment fait un petit topo sur l'extension indue du mot "frustration" pour désigner toute sorte de privation, de manque. Je me souviens maintenant à quel propos j'avais remarqué cela : une pub pour un régime amaigrissant où une dame disait qu'elle se sentait "frustrée" d'avoir toujours des kilos en trop. Frustrée, en somme, de son droit inaliénable à la minceur.
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J'avais noté (où, quand ?) que le "pacte de lecture" le plus extraordinaire qui soit était le premier mot publié de Céline : l'incipit du Voyage : "Ça...." En deux lettres, une syllabe, le ton est sonné, le programme est annoncé. Eh bien, j'ai trouvé presque mieux : en UNE note, Stravinsky nous annonce, avec Le Sacre du printemps, que ça va bouger sévère, accrochez-vous ! Et en effet, on n'est pas déçu. Comment est faite cette annonce-express ? par une note jouée au basson dans son registre suraigu ; donc on ne peut plus à contre-emploi. On contredit la tradition, la tessiture, et même le vocabulaire : faire jouer aussi aigu un instrument qui se désigne, en français, par le mot même qui veut dire grave, c'est commettre une insolence de plus. On attaque par un timbre rare, par un frisson nouveau.
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Solsberg, Hochrhein Musikfestival, très représenté sur Youtube ; et ce n'est pas forcément un service : certes, des interprètes du plus haut niveau, des programmes magnifiques, mais.... mais le cadre baroque extraordinaire est bien trop présent, invasif, et particulier ; il ne ne convient presque à aucune des musiques qui y sont jouées. Si les organisateurs voulaient être cohérents, ils se limiteraient à Biber et ses proches, qui "matcheraient" bien avec les volutes et les angelots ; mais, hormis les pros du violon qui lorgneraient avec gourmandise les effets de scordatura, ça n'intéresserait que peu de monde. Abondance de biens nuit : l'exubérance baroque en est le meilleur exemple.
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Forster a écrit [Aspects of the Novel (Aspects du roman) 1927, chap 5] : "Comment puis-je savoir ce que je pense jusqu'à ce que je voie ce que je dis ?" [How can I tell what I think till I see what I say ?]. C'est un peu pour ça que je mets par écrit ces disparates...
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Je veux bien que les étymologies les plus évidentes ne sont pas forcément les vraies. Je veux bien que l'amusement obscène n'est pas en soi un argument (néanmoins, c'est une pratique courante de l'humanité telle qu'elle est). Mais je me demande si les étymologistes se cachent derrière leur petit doigt, ou s'ils n'ont jamais vu un chien dans "la puissance de développement de tout son être" (comme dit Balzac) pour que cet état ne soit jamais envisagé comme l’aspect populaire, entre autres probablement, mais passablement convaincant, du "hot dog" ! Il faudrait en outre ignorer le sens très ”ordinaire" de "hot" (les étymologistes sont peut-être des ermites perchés sur des pitons rocheux au fin fond de la Cappadoce....)
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Un des grands plaisirs de la musique en vidéo (grand répertoire classique évidemment), c'est de voir (enfin !) des gens concentrés : la beauté de la gravité, par la gravité. Et la gravité de la beauté.
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Jadis, Dieu savait éprouver la foi de ses fidèles. C'était simple : il faisait apparaître ses lieutenant(e)s en des lieux d'accès très malcommode, où le pélerinage était méritoire. On ne faisait pas de miracles à Joinville-le-Pont ou dans la douceur angevine. On illuminait des endroits montagneux, malaisés, et de tous les côtés aux frimas exposé : Lourdes, La Salette (Huysmans et Bloy n'ont pas manqué de souligner cette sainte épreuve). Moyen élémentaire de sélection, de distinction : le lieu était par lui-même hautement sélectif (peu d'élus). Puis, le vent de l'hisroire tournant, le tourisme se fit plus profane, mais toujours difficultueux et, au fond, toujours sur des principes élitistes (en changeant d’élite, cela va sans dire). Les stations de ski en sont le plus bel exemple : tout y est malcommode, problématique, et surtout très cher. Se loger, se nourrir, se déplacer, se chauffer, litanie de dificultés et de dangers. On a transposé Lourdes à Gstaad. De même, le Cap-Ferret doit certes une part de sa gloire à son climat et à sa beauté, mais aussi à sa géographie qui, par essence, le réserve à une toute petite élite accédant à ce territoire minuscule par une unique petite route – équivalent terrestre de l'étroite porte qui mène au Ciel – où l'on peu tout juste se croiser. Le prix du terrain devient céleste. Les lieux faciles sont laissés aux campings bas de gamme, aux fourmilières de béton. Quantité va avec facilité. Elite va avec exiguïté : ce qui est rare est cher.
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Olivier Spilmont (musicien spécialiste de Bach) : "Bach est profondément inspiré par la contrainte". Cet apparent oxymore est très profond. D'ailleurs, O.S. a une voix posée (c'est rare), réfléchie ; il s'exprime bien, se corrige quand ça dérape un peu ; dit des choses intéressantes, pas les niaiseries et banalités habituelles. Ce qu'il dit a une direction, une orentation d'ensemble, comme un pôle d'attraction qui suscite les mots et les formulations de façon cohérente et naturelle. En somme, il ne parle pas pour ne rien dire. Ce qu'il dit est toujours pertinent. Il ne parsème pas son propos de "j'ai presque envie de dire ... voilà... "
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Keats, sonnet sur sa découverte de l’Homère de Chapman. Je l’avais naguère traduit ainsi
https://lecalmeblog.blogspot.com/2020/06/keats-sur-lhomere-de-chapman-traduction.html
Pour l'astronome, le ciel est complet, suffisant. Et voici du nouveau ! Pas une passagère comète qui ne trouble pas l'ordonnancement cosmique, mais une étoile stable, qui change tous les équilibres célestes. Le ciel est complet comme un jeu d'échecs, auquel viendrait s'ajouter une pièce autre... Toute l'économie du jeu en serait bouleversée. Ce ne serait pas un supplément, mais un renversement de fond en comble. Comme l'expérience de l'amour : tout le système en est changé, enrichi. L'amour ou la grande œuvre reconfigurent tout par le plus, alors que le deuil mutile tout par le moins : il y a tout à coup une présence merveilleuse, un surcroît inopiné, inanticipable. On croyait vivre et on ne vivait pas. On se croyait complet et suffisant.