Un exemple de phrase qui structure tout un espace de réflexion, une étincelle qui, en un instant, fait sentir des perspectives – ici, les rapports XVIII°-XIX° siècles : quelqu’un (Furet ? Gauchet ? Manent ?) a dit, en substance : ”Les Lumières se sont consacrées au Droit, et elles ont débouché sur l’Histoire”. L’Histoire, c’est-à-dire le Fait… Est-ce ”vrai”, je ne sais pas ; mais, assurément, c’est une boussole qui pemet de se repérer, de se situer ; un facteur d’intelligiblité ; un champ magnétique interprétatif.
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"Spahi" et "cipaye" : leurs sens ayant bien des choses en commun, on songe à une étymologie commune ; certains sites web le nient ; il semble pourtant (Wikipedia § "Cipaye") qu'il y ait une lointaine racine persane commune.
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Kathleen Raine, Le royaume inconnu : ”Nous sommes chacun notre propre angle mort. Nous ne pouvons, étant ce que nous sommes, voir ce qui saute aux yeux d’autrui. Lorsque nous essayons de nous juger nous-mêmes, nous sommes en même temps ce qui jauge et ce qui est jaugé."
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Il y a quelques années, quand j'ai rebaptisé mon blog, le faisant passer de "Calmeblog" (car il m'avait été aimablement volé par des internautes en mal d'invention) à "La Désobligeante", j'ai cru utile de mentionner sommairement que ce mot désignait une sorte de calèche légère, si petite qu'une seule personne y pouvait loger ; on n'y prenait donc pas d'invités, et elle n'était pas vouée aux amabilités. Ce véhicule au nom très XVIII° est passé dans l'histoire littéraire via le narrateur du Voyage sentimental de Sterne, qui y rédige, seul donc, la préface de son livre (préface qui sera publiée en cours de volume, - à la Sterne). Et j'ai oublié de mentionner, peut-être parce que la chose est plus connue du public (enfin cela dépend de ce qu'on appelle le "public") que c'était aussi une allusion narquoise aux Histoires désobligeantes de ce vieux fou de Bloy, bien enfermé tout seul lui aussi, dans une religion, ou putôt dans une religiosité où il n'y avait pas place pour deux... Ou même, où il n'y avait pas place pour Dieu !
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On utilise désormais les mots "frustré", "frustration" pour désigner toute sorte de privation, d'empêchement. Or cette extension sous-tend une vision des choses qui n'est pas sans signification. En principe, selon la rigueur sémantique (notion ridicule si ce n'est fascisante) "Frustrer qqn de qqc = Le priver d'un bien qui lui est dû ou le priver d'une satisfaction à laquelle il peut légitimement prétendre."(TLFi). Quant au mot "frustration", il fait dans ce même TLFi l'objet d'une entrée à part, presque entièrement consacrée à la signification psychanalytique, qui est sensiblement différente : "Condition du sujet qui se voit refuser ou se refuse la satisfaction d'une demande pulsionnelle". Donc on est frustré de ce à quoi on a droit ; et, en psychanalyse seulement, on est frustré de ce que l'on désire. Est-ce un hasard si l'acception psy. a pris tout l'espace ? Ce que je désire devient ainsi, subrepticement, ce à quoi j'ai droit. Le "désir de..." donne "droit à..." Donc le monde, la société, l'état m'infligent un déni de droit si je n'ai pas ce que je désire (tout négatif est la faute à quelqu'un). Le désir donne droit à tout, et si je n'ai pas les sneakers ou le smartphone dernier cri qui me font grande envie, j'ai droit à enfreindre le droit pour rétablir mon bon droit d'être désirant pour qui il n'est pas question de "céder en quoi que ce soit sur son désir", selon un jargon qui a largement percolé dans le langage du temps. On parle beaucoup d' "intolérance à la frustration", comme il y a une intolérance au gluten. Ce n'est pas étonnant si toute insatisfaction est déclarée frustration, c'est-à-dire illégitime, faisant violence à mon épanouissement personnel. Pour ma part, je me sens très frustré de n'avoir plus vingt ans...
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Ravel, "Une Barque sur l'océan", version orchestre, dirigér par A. Altinoglu. Musicalement splendide. Orchestre plus qu'excellent (le Radio-Symphonique de Francfort). Date : 21 Juin 2025. Youtube. 7 min 21. Image très belle, définition jusqu'à 2160p50 4K ! De quoi se plaint-on ?
Eh bien on se plaint du lieu : le grand Kloster Eberbach. Ce cadre, si magnifique soit-il, n'est pas seulement inadapté, mais meurtrier pour cette musique. Un cloître on ne peut plus austère (il y a des gradations dans le genre) pour une musique ruisselante de sensualité, voluptueuse, chatoyante. La caméra ne se contente pas de filmer l'orchestre ou le chef, ce qui serait légitime ; elle nous promène dans des allées et des ogives qui évoquent plus la macération mystique, la rigidité ascétique, le froid humide des grands bâtiments religieux, que l'été basque de Ravel ou la méditerréne scintillante de Valéry. Des images de Requïem, de Dies Irae, sur une musique qui devrait plutôt faire ressentir les vers de Valéry : "... Alors titubera sur la barque sensible / À chaque épaule d'onde un pêcheur éternel..." Pire, on nous montre longuement un porte-cierges en métal noir, hérissé de pointes comme un instrument d'inquisition, ou comme un dispositif de martyre. Et, juste avant la fin, abomination de la désolation, on cadre sur la foule, sur la banalité et la laideur quotidiennes, un amas de couleurs hasardeuses et vulgaires, un tas de Tshirts bariolés, tandis que la musique essaie de nous faire vivre les gerbes d'écume et le bercement des flots. Comment assassiner le beau par le beau.
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Nouveau nom des Ehpads : ”Maisons France Autonomie". On peut difficilement faire plus administratif, langue de bois. Qui aurait envie de mourir dans une "Maison France Autonomie" ? Taratata ! on ne meurt bien que chez soi !
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Munch, avec l’Orchestre de Boston en 1962, enregistre la Fantastique ; et, dans le Bal, il fait un portamento minimal (minimal ; mais on ne peut pas dire qu’il n’y est pas) ; il va presque contre l’indication explicite de Berlioz, qui ajoute une astérisque et une note explicative en bas de page. Cet homme de goût (Munch) pense comme moi ! La grâce, la sensualité, ce n’est pas le sirop. Pour moi, une Fantastique qui insiste sur ce portamento et fait dégouliner le son, se trouve de ce fait révoquée pour inélégance ! A fortiori les interprétations qui diffusent plus ou moins le portamento dans l’ensemble du Bal !
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Cioran disait que Beethoven a perverti la musique en y introduisant les sautes d’humeur. Historiquement, c’est plutôt CPE Bach. Mais les ”humeurs” de CPE sont d’ordre nerveux (lointaines héritières de des humeurs hippocratiques), légitimation des inconstances d’une conscience vagabonde. On est livré aux délieux hasards du Wandern. Celles de Beethoven sont plutôt d’ordre …”métaphysique” : légitimation de la subjectivité en même temps qu’accession à des perspectives formelles inédites. Chez CPE, elles sont un jeu ; chez Beethoven, un enjeu (esthétique, voire civilisationnel).
Autre mise en regard : Mozart fait preuve de sensibilité, surtout au sens d'émotivité, de sensitivité. Carl-Philipp-Emanuel Bach avait déjà fait de la sensibilité une catégorie esthétique fondamentale (voisine du ”sentimental” sternien), mais au sens de brusque changement nerveux ou hormonal. Chez Mozart, un lac souterrain qui affleure. Chez CPEB, des puits artésiens, voire des geysers. CPE, Mozart, Beethoven : trois intrusions de la psychologie, mais selon trois modes très différents.
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L’humour est fondé sur le contraste, l’inattendu ; une des formes les plus abouties de l’humour est donc la contre-vérité féroce énoncée sans sourciller. Les blagues les plus cyniques sont donc parmi les plus drôles. En outre, on sait que pour qu’une plaisanterie soit réussie, il faut un individu qui l’énonce, un qui la comprend, et un qui ne la comprend pas (là est le sel). Pour les contre-vérités assénées, on fait paraître en filigrane la silhouette du pauvre crédule couillon, parfait benêt qui se laisserait berner par ces énormités. Exemples : ”Tout vient à point pour qui sait attendre” ; ”La vertu est toujours récompensée” ; ”Heureux les pauvres !” ; "Demandez et il vous sera donné" ; "Ne jugez pas et vous en serez pas jugés".
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J’ai lu ça dans un site web sur l’informatique :
”Hugging Face s'est fait pirater via un dataset piégé exploitant des vulnérabilités dans son pipeline de traitement, permettant à des agents IA autonomes de monter en accès node-level et de voler des credentials cloud et cluster durant un week-end.
Les modèles frontier d'OpenAI et Anthropic ont refusé d'analyser les logs d'attaque en déclenchant leurs garde-fous sur les vrais payloads d'exploit, forçant Hugging Face à utiliser GLM 5.2 (open-weight de Z.ai) sans restrictions pour leur forensique.”
Mais j’ai lu ça, aussi, plus accessible, et d’un ésotérisme fascinant :
”Le fromage Appenzeller prend son goût à la suite de nombreux brossages, de deux à trois fois par semaine, avec une saumure à base de plantes, appelée sulz, et dont la recette est gardée secrète (sel, levure, vin blanc, poivre et un mélange d'une vingtaine à une quarantaine de plantes). Seules deux personnes par génération connaissent la recette et peuvent accéder au coffre de banque où elle est gardée.” De quoi faire un ”Appenzeller Code” !
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Littérature et petites annonces : soyez bref ! words are money ! :
On sait que Hemingway prisait fort la brièveté évocatoire du non-dit (théorie de l'iceberg). L'exemple fameux en est son pari de faire une "very short short story", en 6 mots. Il propose : "For sale. Baby clothes. Never worn" (À vendre. Habits d'enfants. Jamais portés). Cela, aurait dit Baudelaire, invite à la conjecture... L'œuvre se réduit à une petite annonce. Or Huysmans avait déjà repéré la faculté de rêverie (morose) de cette compendiosité due au coût de chaque mot. La lésine comme facteur d'économie verbale, et donc comme facteur d'amplification imaginaire...
Huysmans, En Ménage, chap 1 : "Il se força à lire trois pages de cette feuille, s’arrêta devant une annonce qui offrait comme une occasion superbe, par suite d’une liquidation de famille, une dot de dix-huit mille francs et une orpheline ; il resta pensif. Le mot pressé qui figurait entre parenthèses, au bas de cette réclame, déroula devant lui des perspectives infinies d’ordures. Il y vit de courtes échéances d’accouchements, des ventres grossis après un mois de mariage. Il songea aux déboires qu’éprouverait avec cette orpheline l’honnête benêt qui se laisserait happer. Celui-là avait des chances d’épouser une vierge qui aurait longuement turpidé dès son bas âge !"
Note : Marcel Aymé finit ainsi le chap. XX de son Bœuf clandestin : "il passa le reste de l’après-midi à rédiger l’annonce suivante : « J. fille 20 a. jol. inst. music, exc. fam. dot 300 mille et espér. mais ay. commis imprud. désire conn. vue mar. j. hom. 25 a. env. prof. lib. préfér. méd. Ecr. av. référ. »"